Crédit photo: Pancrat, CC BY-SA 3.0

Alors que les vignes font sagement leur rentrée, en rangs serrés dans les seaux et les comportes, quelques irréductibles poursuivent leur vie, sauvage. Leur nom scientifique, vitis vinifera subsp. sylvestris, est communément remplacé par celui de lambrusques. Stade primal de toute vigne, elles nous plongent aussi dans un stade ultime de présence d’une espèce. Un état brut, au-delà de toute culture, du bio, du nature, et même de vignes franc de pied. Menacées, les lambrusques sont désormais protégées en France métropolitaine comme un patrimoine immémorial.

Percevoir les vignes sauvages, creusets de nos cépages 

Elle prospère dans le village de Pagrati, au centre du Péloponnèse depuis plusieurs siècles, sans âge, sans aucune intervention humaine. Elle atteint des proportions hors normes : 6 m de circonférence au sol, des troncs longs de plusieurs dizaines de mètres. C’est une lambrusque, connue, tant elle paraît ancienne, sous le nom de vigne de Pausanias, géographe grec du IIe siècle de notre ère. Il est vrai que la plante prospère en Méditerranéenne.
Elle pousse comme une liane en s’appuyant sur des arbres en lisière de forêt, voire sur des rochers, pour atteindre 30 voire 40 m de hauteur. Ses tout petits grains, ses feuilles rougeoyantes à l’automne la rendent plus aisément repérable.  Dans son inventaire, le botaniste Max André prend bien soin de ne pas la confondre avec les espèces cultivées ensauvagées, au bord des routes ou sur d’anciennes parcelles abandonnées [1]. Différence notable, elle possède des pieds mâles et des pieds femelles, alors que la vigne cultivée réunit les deux sexes sur la même souche.

Approcher des origines du vin

Depuis la nuit des temps, l’humanité consomme des raisins de vigne sauvage. Le site niçois de Terra Amata a délivré des pépins vieux de 400 000 ans (Paléolithique inférieur). Sans doute s’agissait-il de petits grains noirs au goût amer, consommés comme des fruits. L’homme se met à les apprécier plus mûrs, pour une meilleure ration calorique. On imagine les chasseurs-cueilleurs grappillant ces raisins: partagés dans le groupe, ils sonnent comme une récompense.
Les sites de Félines-Minervois (Hérault) et de Noyen-sur-Seine (Seine-et-Marne) ont livré une grande quantité de pépins datés du Mésolithique. Les découvertes abondent ensuite au Néolithique dans la région méditerranéenne. Nos ancêtres ont probablement commencé par élaborer des boissons, fermentées ou non, à partir des raisins sauvages avant de cultiver la vigne. Une mutation génétique leur permet alors d’absorber plus facilement l’alcool, sans devenir ivres comme les grives ou les étourneaux.
D’autres boissons fermentées existaient sans doute dès cette époque, à base de fruits, de céréales (bière) ou de miel (hydromel). En tout cas, du vin a été bu dès le VIe millénaire, à Dikili Tash, par exemple, dans le nord de la Grèce (fin du 5e millénaire avant notre ère). La première gorgée de vin, qui apporte ce quelque chose de plus … de l’alcool, bien sûr, mais aussi du courage, ou se rapproche d’esprits, de dieux ébauchés.

Domestication de la vigne

La domestication de la vigne a probablement eu lieu il y a environ huit millénaires, conjointement dans les Monts du Caucase (Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan) et au Moyen Orient, dans le Croissant Fertile. Les premières preuves de présence de vignes cultivées dans le monde datent d’environ – 5 000 avant notre ère, en Géorgie. Vitis vinifera subsp. vinifera est née. Nos ancêtres observent, expérimentent sélectionnent des raisins plus gros, plus juteux, plus goûteux. Ils les multiplient par bouturage ou par semis. Ainsi naissent les premiers cépages identiques. Ils se diffusent ensuite tout autour de la Méditerranée pour créer les innombrables variétés de notre paysage viticole.
Une étude parue dans Nature en décembre 2021 [2] conforte cette chronologie. Tous les raisins européens proviennent d’une seule et même origine, entre le Caucase, la mer Caspienne et le Levant. Une équipe de généticiens italiens vient de l’établir après avoir étudié́ 204 variétés de vigne, cultivées et sauvages.
Mais ils précisent que les vignes cultivées ont été croisées en Europe avec des types sauvages existants, adaptés aux climats locaux. La génétique plaide donc aujourd’hui pour une forte contribution des lambrusques dans la constitution de nos cépages. Ainsi, des variétés comme le gros manseng, le gewürztraminer, l’arvine présentent-ils de nombre de leurs caractéristiques. Elles continuent à être utilisées et vinifiées au fil du temps. C’est le cas en Italie et en France, dans l’antiquité – Pline l’Ancien dénommait leur vin oenanthia. – au Moyen-Age et même jusqu’au début du XXème en Corse.

Expérimentations gallo-romaines

L’archéobotanique, épaulée par un arsenal scientifique, suscite de véritables bonds en avant dans la connaissance des cépages. La morphométrie (analyse des contours des pépins) et l’analyse génétique d’ADN ancien les distingue des raisins sauvages. Les vignes cultivées fournissent des fruits plus gros, des pépins plus allongés. L’assemblage des deux types de raisins lors de l’élaboration du vin est mis en évidence à l’époque romaine. Des pépins de lambrusques ont été retrouvés en proportion importante dans les puits antiques. Ainsi, dénombre-t-on dans le Biterrois, autant de pépins identifiés comme sauvages, que de raisins cultivés. En Champagne, une série de pépins immergés mis à jour à Reims et à Troyes présente les deux types de raisin sur les premiers trois siècles de notre ère.
Des équipes pluridisciplinaires travaillent à élucider les transferts génétiques, les croisements qui ont construit nos cépages. Mais pourquoi les viticulteurs gallo-romains continuent-ils à utiliser les lambrusques alors que la vigne est déjà domestiquée depuis plusieurs millénaires ? Les raisons tiennent-elles à un apport aromatique ou calorique ? A une qualité du vin différente ? Aucune source ne permet de l‘expliquer encore.

Persistance de vinification de vignes sauvages à travers les siècles

Au tournant de l’an mil, alors que les cépages sont disponibles depuis déjà un millénaire au moins, des pépins de type sauvage sont identifiés en Champagne, parfois même en majorité dans des assemblages. La plante fait alors partie des espèces communes. Des sources écrites confirment son utilisation, notamment en Corse. La pratique, certes minoritaire, est attestée avant 1789 par le magistrat royal Patin de la Fizelière dans un Mémoire sur la Province de Sartène. L’historien Antoine Casanova témoigne que « la cueillette (certes devenue marginale) de lambrusques s’est poursuivie en des villages du Cortenais jusqu’au début du XXe siècle. » [3]
Elle orne jusqu’à l’époque contemporaine de nombreuses œuvres d’art. Elle y figure en bordure de ruisseau, en lisière de forêt ou dans des haies, ses lieux de prédilection.

Une espèce aujourd’hui menacée

La vigne sauvage a été victime de la destruction de ses habitats naturels. La déforestation, puis l’exploitation régulière des zones boisées, l’aménagement des cours d’eau, la disparition des haies, la mise en culture de zones humides lui ont été fatales. Son déclin s’est accentué avec l’arrivée du phylloxéra, du mildiou et de l’oïdium en Europe fin XIXe siècle. Contrairement aux idées reçues, la vigne sauvage y est très sensible.
Elle ne subsiste plus aujourd’hui que dans certains milieux isolés ou peu exploités. De plus, les lambrusques se comptent en petit nombre dans les peuplements identifiés, alors qu’elles formaient des colonies localement importantes auparavant.
Depuis le début du XXIe siècle, leur localisation est recherchée dans leur aire naturelle de répartition (Europe, Afrique du Nord, Moyen-Orient, Asie centrale). En 2003, une publication majeure les recense en France, principalement en Corse, dans le Languedoc-Roussillon, les zones pyrénéennes et le sud-ouest, riche en stations [4]. Depuis, des découvertes significatives ont eu lieu dans le sud de le France mais aussi dans le Massif jurassien. Un travail mémoriel est mené dans la Bassée, portion de la vallée de la Seine qui l’abrita au mésolithique.

Protéger un vivier génétique

Depuis 1995 vitis vinifera subsp. sylvestris figure sur la liste des espèces végétales protégées en France. Les ampélographes pointent l’érosion génétique subie par ses populations. Le peu d’individus restants, induisant une consanguinité, et la présence de nombreux parasites motivent cette protection. Attention ! Leur destruction est passible de 9 000 € d’amende ! Elle survient parfois par inadvertance, lors de travaux de débroussaillages. L’Office National des Forêts recense les peuplements, afin de mettre en place des actions de préservation. L’INRA sauvegarde au Domaine de Vassal (Hérault) environ 400 spécimens de lambrusques en provenance de nombreux pays. L’IFV implante des individus découverts dans son conservatoire du Tarn. De même, une collection a vu le jour dans l’AOP Saint-Mont (Gers).
De leur côté, les vignes cultivées subissent dépérissement et appauvrissement génétique. Les chercheurs tentent de recueillir dans la vigne sauvage des caractères utiles pour améliorer ou  renforcer nos cépages. Les lambrusques jouent donc un rôle de réservoir de gènes crucial pour le maintien de la biodiversité dans le vignoble mondial. Les échantillons implantés dans des conservatoires, les prélèvements d’échantillons d’ADN protégés dans des banques de gènes échafaudent ce vivier pour l’avenir.

Qu’est-ce qui poussa nos ancêtres à privilégier le raisin au détriment des autres fruits pour préparer des boissons alcoolisées ? Vin de myrte si réputé, vin de dattes et de figues, de grenade et de mûre, et même vin de plantes du jardin (raifort, asperge, sarriette et autres) ont été largement supplantés par le nectar de la vigne. Quelques-uns reviennent au goût du jour, comme un lointain écho à Pline l’Ancien.
Plus encore, à l’instar de l’herbe chère à l’historien Alain Corbin [5], « porteuse d’origine [qui] semble garder la saveur des premiers temps du monde », la vigne sauvage nous relie à un état de nature au cœur de nos réflexions contemporaines.

[1] « Espèces sauvages et hybrides interspécifiques du genre Vitis », société botanique de Franche-Comté, 2020
[2] The genomes of 204 Vitis vinifera accessions reveal the origin of European wine grapes, Nature, 21 décembre 2021
[3] La vigne et le vin en Corse fin XVIIIe-début XIXe siècle, 2008
[4] T. Lacombe et al. Contribution à la caractérisation et à la protection in situ des populations de Vitis vinifera L. ssp. silvestris (Gmelin) Hegi, en France », Les Actes du BRG, vol. 4,‎ 2003
[5] A.Corbin, La fraîcheur de l’herbe, Fayard, 2018

Cet article a paru dans le magazine Le Oint en ligne le 11 septembre 2022 sous le titre « Le retour précieux de la vigne sauvage »:
https://www.lepoint.fr/vin/le-retour-precieux-de-la-vigne-sauvage-11-09-2022-2489537_581.php

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