Ils ont tenté de protéger leurs cultures, faisant feu de tout bois: braseros, bottes de foin, bougies… Ventilateurs et éoliennes, hélicoptères pour les plus fortunés ont balayé l’air glacial, brisant de leurs pales le silence angoissé. En vain. Il subsistait dans les vignes au petit matin des 7 et 8 avril une odeur forte de brûlé, des visages noircis de fumée et de fatigue, des feuilles flétries, aux bourgeons morts à peine éclos.
Mars avait pris des allures estivales, battant des records de chaleur qui ont piégé le départ de végétation. Aucune filière n’a été épargnée. Aucune région viticole, à l’exception de l’Alsace, non plus. Les valeurs négatives égrènent l’ampleur du gel. – 9°C enregistrés dans la Vallée du Rhône, – 6,5° en appellation pessac-léognan, entre -3 et -7° dans le Gard, – 6° à -8° en Pic-saint-loup. L’Aude en ses Corbières, Minervois, Limoux et Malepère, le cœur d’Hérault, notamment les Terrasses du Larzac, les Cévennes gardoises sont sévèrement touchés. Le gel s’est invité dans des secteurs habituellement protégés et même sur le littoral méditerranéen. Seuls les muscats héraultais, la côte audoise et varoise s’en sortent bien. En Languedoc, les professionnels parlent déjà d’une perte entre 30 et 50 %, mais jusqu’à 90 % dans certaines zones, notamment en plaine.

Derrière cette litanie, poignent des vigneron.ne.s meurtris, sidérés, des amis et ceux que je ne connais pas, tous réunis dans l’adversité. Relativement épargnée sur mon petit domaine, je n’en ressens pas moins une catastrophe nationale, somme de détresses individuelles – peu sont assurés contre le gel – de parcours brisés par l’accumulation de calamités. Canicule, mildiou ou grêle, taxes américaines et Brexit plombant les exportations, crise sanitaire s’enchaînent, s’acharnant sur le monde agricole. « Beaucoup d’agriculteurs comme moi sont à bout. C’est un nouveau coup dur“, assure Virgile Joly, viticulteur à Saint-Saturnin-de-Lucian (Hérault). « Dans un contexte économique difficile (…)  cet événement climatique particulièrement brutal fragilise plus encore la filière viticole française » constate Miren de Lorgeril, présidente du Conseil interprofessionnel des vins du Languedoc. Durement touchée, la filière en appelle à un soutien fort, y compris des consommateurs. Les élus, les services de l’État, tout le monde se mobilise pour mettre en place une aide efficace.

L’agriculture est fréquemment confrontée à des gels printaniers. Fin observateur du temps, le calendrier des anciens retenait les cavaliers (en avril) et les Saints de glace mi-mai comme des caps fatidiques. L’étude des fortuits (accidents climatiques) des États du Languedoc nous montre sous l’Ancien Régime des gels printaniers. Un document d’archive de l’Hérault évoque celui, de grande ampleur dans l’Hérault … le 7 avril 1777. Ces aléas arrivaient de façon isolée. Le dernier en date frappant l’ensemble des vignobles était survenu le 21 avril 1991.Si le gel printanier a toujours existé, son intensité et son ampleur sont bel et bien liées au changement climatique selon Jean-Marc Touzard, chercheur à l’INRAE. Des études et modélisations agronomiques (Itk Agro mars 2020) le confirment.  Les hivers globalement plus doux engendrent un développement de la végétation de plus en plus précoce en fin d’hiver, et une accélération de tous les stades de leur développement. Ce phénomène expose les cultures à des risques accrus de gel quand les températures chutent fin mars et en avril.

Que changer de nos pratiques pour atténuer les effets de ces dérèglements ? Quels choix techniques opérer ? Quel calendrier de travaux adopter ? Sur mon domaine, j’applique le vieil adage « Taille tôt, taille tard, rien ne vaut la taille de mars ». Accompagner la nature, plutôt qu’aller contre nature. Il n’est pas rare de voir des tailles précoces, dès fin octobre ou début novembre, des labours intenses, la disparition de haies protectrices. La présence de vignobles dans toute la plaine languedocienne depuis le XIXe siècle, qui souffrent particulièrement d’épisodes climatiques violents comme du manque d’eau, est questionnée.
Quid des cépages anciens ? Dans les Hautes-Alpes, Laetitia Allemand témoigne que le mollard cépage tardif, n’a pas souffert du gel. Le muscat, pourtant précoce, dans ses terroirs de prédilection sur le littoral héraultais, non plus. Le retour à une polyculture d’avant l’ère industrielle se répand en France. Il ne s’agit pas seulement de se diversifier dans ses cultures, ou de réintroduire de l’élevage, mais aussi de renouveler la fertilité de sols, reposer la terre nourricière, tendre vers une autonomie alimentaire sur un territoire. Une piste sérieuse, mais le gel a cette fois tout emporté.

Le Ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, parle de “la plus grande catastrophe agronomique de ce début de XXIe siècle ». Peut-on donner un sens à une manifestation si violente de la nature ? « Nos métiers sont durs, ils ne sont pas de l’ère numérique » confie Virgile Joly. La démesure du temps échappe à nos capteurs, à une pensée contemporaine qui veut tout mesurer, tout contrôler, tout modéliser. C’est en ce sens que nous ressentons son injustice, aveugle aux efforts déployés, rétive aux algorithmes. Une nouvelle vague de gel menace. Viticulteurs, agriculteurs restent sur le front, épuisés par les veilles. Se battre encore ? Espérer la sortie de deuxièmes bourgeons, ou l’éveil des dormants ? Le slogan du dessinateur Rémy Bousquet, « Tant qu’il y a de la vigne, il y a de l’espoir” , résonne singulièrement aujourd’hui, dans un monde agricole qui ne cesse de muter, se renouveler pour survivre, à tout.

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