De Jarras près d’Aigues-Mortes jusqu’à Vassal à Marseillan, des domaines prestigieux incarnent la réussite au long cours d’un vignoble pionnier en franc de pied, devenu écrin d’un jeune terroir autant que précieux conservatoire de biodiversité.

 2è partie : Les vignobles pionniers des sables languedociens
Sur les cordons sableux entre terre, étangs et Méditerranée, là où régnait comme une « mer intérieure » antique, est apparu fin XIXe siècle un vignoble de masse, le plus grand d’un seul tenant en France puis en Europe, en partie constitué de vignes franc de pied.
La nature y était hostile, infestée de moustiques, peu habitée sinon par quelques sauniers, des agriculteurs aux vignes éparses et des ordres religieux, de l’Abbaye de Psalmody au chapitre cathédral de Maguelone. La région la plus pauvre du Languedoc devint soudain la plus riche à la faveur d’une observation de Charles Bayle, un vigneron arrivé à Aigues-Mortes en 1873, et de Sylvain Espitalier, du Mas du Roy : le phylloxéra, en train de détruire tous les vignobles, ne creuse pas de galeries dans les sables. Charles Bayle loue 11 ha dans les montilles, ces dunes intérieures. M. Rédarès, sur le Domaine de Terre-Neuve se met à planter aussi en 1875. En 20 ans, un vignoble transforme le paysage, arase les dunes, arrache les pins centenaires. Les compteurs s’affolent. 5 000, 10 000 ha entre Aigues-Mortes et le delta du Rhône, plus de 4 200 ha sur le rivage héraultais produisent un vin rémunérateur sur un marché déserté.

Une terre d’expérimentations
La Compagnie des Salins du Midi, qui exploite la ressource en sel, convertit 1 200 ha en vignes, devenant le premier propriétaire de France. Elle installe un vignoble moderne conçu par ses ingénieurs, aux moyens techniques impressionnants (pressoirs, un pulvérisateur contre le mildiou de plus de 6 m de long, des chais de 13 m de long, des celliers de 120 m). « La viticulture scientifique et mécanisée est née » écrit le géographe Raymond Dugrand sur ces vignobles constitués de toutes pièces. Tout commence au Domaine de Jarras, sur l’Isle de Stel qui inspirera la plus tard la marque Listel. Racheté par Saint-Louis à l’Abbaye de Psalmody en 1244 pour obtenir un accès à la mer et créer un port, Aigues-Mortes, il bruisse encore des pas des chevaliers partant aux Croisades.  A partir de 1883, il y jaillit « des ceps énormes et vigoureux sur un sable très meuble » (Voyage en France, 1904). Un chapelet de nouveaux mas parsème les anciennes propriétés de l’Ordre templier de Saint-Jean de Jérusalem : Daladel, Saint-Jean-de-la-Pinède… Sur les anciennes dunes, le Domaine du Bousquet produit aramon (fournissant un vin gris de Lorraine expédié à Nancy), petit-bouschet et piquepoul.
Non loin, au Hameau de Montcalm, Louis Prat, de la famille de vermouthiers Noilly-Prat, installe un vignoble et des chasses sur 848 ha. En 1904, Le Voyage en France constate : « Le vignoble a remplacé les landes sablonneuses. Les grands espaces verts ont enlevé un peu de la mélancolie profonde qui pesait sur le paysage ».

Domaine de Jarras, Sites touristiques du Gard

De l’autre côté de Montpellier, vers Sète et Agde, englobant le prestigieux terroir de muscats, les vignobles détruits se déplacent vers la plaine replantée en porte-greffes américains et cépages très productifs, et vers les sables, où ils donnent « des vins légers » et « de très bons résultats » contre le phylloxéra (Archives départementales de l’Hérault). La Compagnie des Salins s’installe également à Sète, épicentre de l’histoire viticole du Midi, sur 260 ha du lido de Villeroy, Castellas et Clavelet.
Début XXe siècle, les vignes greffées remplacent petit à petit les franc de pied. La crise de la viticulture du Midi n’épargne pas les sables. A la fin de la IIe guerre mondiale, il ne reste de 500 ha. L’aménagement du littoral, créant des stations balnéaires, tout comme l’avancée de la mer ont raison des vignobles littoraux entre la Grande-Motte et Sète. La restructuration viticole fin XXe siècle emporte les derniers franc de pied. Il en subsiste pourtant aujourd’hui 8 ha sur le Domaine royal de Jarras, 8 ha à Saint-Jean-de-la-Pinède.
Une pépinière a été créée à partir d’une vigne plantée dans les années 1940 à Jarras. Les greffons sur d’anciens pieds, et non de clones en pépinières, servent à conserver la propre diversité de ces domaines. Ils sont réintroduits en même temps que des ceps greffés sur plants américains sur une dizaine d’hectares chaque année, afin de comparer sur une même parcelle l’évolution des deux méthodes et des vins qu’elles produisent. Au-delà du mythe, les pertes à la plantation, la reprise plus longue sur des terres déjà en vignes auparavant, un surcroît de travail, d’attention, un coût élevé expriment la difficulté à planter et faire prospérer une vigne en franc de pied.
De tous temps, les vignobles des Salins du Midi ont servi de terrain d’expérimentation de nouveaux matériels et de pratiques viticoles. La sélection massale sur de vieux grenache de 1965 s’insère dans ce schéma, qui conserve des acquis, vise à améliorer la qualité. « Les vieilles vignes françaises, s’implantent mieux dans le sol en franc de pied. Leur enracinement est plus dense. On imagine un lien plus fort entre le sol et la vigne » explique Bruno Mailliard, directeur général des Grands Domaines du Littoral. Il décrit le travail en massal comme « une exaltation du terroir » constitutif de la parcelle Favet 9-10. Cette dernière donne son nom à une cuvée phare en gris de gris.  « Il en résulte une finesse, une complexité, dans le vin. La salinité inhérente aux sables lui amène une bonne tension ». Dans sa robe très pâle, le vin s’exprime de façon très équilibrée, sur des notes florales en nez, fruitées en bouche. A travers lui, c’est une typicité locale, singulière qui parle.

Cuvée Favet 9-10, Grands Domaines du Littoral

Des conservatoires de biodiversité
A un mètre d’altitude, s’ancre un vignoble suspendu, entre terre et mer, entre histoire et expérimentations incessantes, entre sables et sel, en un subtil jeu d’équilibriste pour que ni l’un ni l’autre ne ruine tous les efforts. Sur les franc de pied comme dans tous les vignobles des Grands Domaines, le travail consiste à éviter toute intervention chimique, nuisible à la nappe phréatique et à l’environnement. Au fil des saisons alternent travail mécanique, enherbement semé pour fixer le sable contre les vents, qui remplace l’ancien enjoncage, et utilisation de mouton. Faune et flore s’épanouissent en près de 1 000 espèces, souvent protégées, avec taureaux, chevaux et flamants comme emblèmes. Les vignes cohabitent ainsi avec les réserves naturelles, lagunes salicoles, roselières et pinèdes. Elles servent de cadre à une IGP, vin des sables du golfe du lion devenue sable-de-Camargue, convertissant son vignoble en bio dans sa marche vers l’obtention d’une AOP. La biodiversité, la vinodiversité prennent ici toute leur expression.

Bauer Gudrun, IGP Sable-de-camargue

Autre grande réserve abritée par les vignobles littoraux, à Marseillan près de Sète, le déplacement du conservatoire de l’École Nationale d’agriculture de Montpellier au Domaine de Vassal en 1949, ouvre 27 ha de sables dunaires à la préservation de cépages franc de pied, transférés pour préserver les collections du phylloxéra. Surnommé le Louvre des cépages, le conservatoire le plus riche au monde, géré aujourd’hui par l’INRA, représente plus qu’un dépositaire de 2 700 cépages, lambrusques, hybrides venus de 54 pays. Il constitue un vivier, source de gènes indispensables à l’amélioration variétale. Menacé par l’avancée de la mer, son transfert vers une autre unité de l’INRA, à Pech Rouge (Aude) est toujours à l’ordre du jour.

Les franc de pied, exemple pour penser un nouveau monde ?
 « On a une âme dans ces vins. Cultiver en franc de pied, c’est respecter le vivant, prendre le temps de regarder, d’attendre, conserver un patrimoine qui est à tout le monde, je pense». Eléonore de Sabran
Un mouvement tend, depuis le début des années 2000, vers la redécouverte de notre richesse ampélographique. La culture de franc de pied participe à ce mouvement en y apportant sa pierre patrimoniale. Une pierre audacieuse et attentive, compte tenu des risques encourus, limitée à quelques ares ou hectares, dans le jardin de la diversité. Une pierre qui sert aujourd’hui à améliorer la qualité des cépages et des vins, ou à s’ancrer dans la constitution d’un nouveau terroir dans les sables, né du phylloxéra. Voilà une des rares actions qui ne sera pas reprochée à l’insecte ! La question des franc de pied recoupe des débats actuels sur les méthodes de greffage, les hybridations, la réintroduction de cépages anciens, la fin des traitements chimiques. bref, toutes les recherches sur les vignobles à l’aune des bouleversements contemporains.
S’affranchir d’une maladie, se libérer d’un carcan, les porte-greffes ? La pratique paraît anecdotique, la conservation de patrimoines aléatoire, recroquevillée sur ce monde passé. Les franc de pied ne s’insèrent pas moins dans un questionnement sur le devenir de nos vignes. Bruno Mailliard en a la conviction : « Nous inscrivons les franc de pied dans une réflexion sur demain. C’est un détail, mais chaque détail compte ». En ce sens ils interpellent nos visions du futur. Le monde viticole d‘après se réfléchit aussi dans la tradition, non pas conservatisme, mais moteur d’évolutions, de recherche d’une nouvelle diversité. Plus largement nos façons de produire et d’être, dans la nature sont interpellées, tant du point de vue de la surexploitation de la terre qui s’épuise, que de la destruction des équilibres faunistiques et floristiques. L’apparition d’un virus couronné bloquant l’économie mondiale fait écho à cette indispensable préoccupation, interrogation individuelle et collective, devenue urgence. Comment s’accorder un peu plus, un peu mieux à ce qui nous entoure, au vivant ? Quelques irréductibles affranchis nous laissent une trace … dans le sable.

Bauer Gudrun, IGP Sable-de-camargue

Vous pouvez retrouver cette chronique publiée en ligne par le magazine Le Point:
https://www.lepoint.fr/vin/vignes-franches-de-pied-les-vignobles-pionniers-des-sables-languedociens-11-05-2020-2375018_581.php

Share and Enjoy !

Pin It on Pinterest