Des cépages interdits, résistants aux maladies, ressurgissent dans la lumière du documentaire de Stephan Balay, Vitis prohibita.  Porté avec le conseil technique de l’association Fruits Oubliés et le soutien de l’IGP Cévennes qui bataillent pour leur réintroduction au catalogue officiel, Vitis prohibita, le retour des cépages résistants donne corps à une histoire. Il ouvre grand les volets de la maison des hybrides, croisement de variétés américaines et de vignes européennes, dont ses protagonistes, vignerons ou associations comme Mémoire de Vigne, entendent vanter les qualités. Le film fait tomber au passage quelques idées reçues sur le clinton, l’isabelle, le jacquez, l’othello, l’herbemont et autre noah, les six variétés frappées d’interdiction en 1934. Élargissant le propos à une dimension internationale, il débouche sur une réflexion autour du tournant écologique, du devenir des vignes et de nos pratiques.

 

 

Le documentaire débute par une immersion en terre cévenole, plongeant aux racines de la conservation des cépages interdits, avec ses principaux acteurs et défenseurs, sans oublier la mémoire vivante de leur histoire qu’est l’ampélographe Pierre Galet. Mis au ban de la culture de la vigne, accusés de piètre qualité, de goûts foxés (de renard) quand ce n’était pas de rendre fous, ils se passent de produits chimiques alors que son industrie naissante en répand dans les vignes. Ils font figure de boucs-émissaires idéaux, car très productifs, dans un temps où les stocks de vin de France et d’Algérie s’accumulent. N’ont-ils pas introduit en France les pires maladies, oïdium, mildiou et phylloxéra dans les vignobles ? Ils en seront pourtant les sauveurs, protégeant par greffage les pieds français infectés. Vin de messe et de chabrot, des faysses et des accoles, vin de la résistance à l’administration centrale -même les officiels locaux en boivent dans les cérémonies – , leur nature sauvage s’adapte aux Cévennes.    « Le clinton ? Son esprit est cévenol, ses gênes américains », témoigne un protagoniste. Entre malédiction et mauvaise réputation, les cépages interdits ont été transmis par les traditions familiales, que quelques témoins font revivre sous nos yeux. Cultivés par des petits paysans ou prolétaires pour leur consommation personnelle ou du troc, ils ont résisté jusqu’au début des années 1960 à l’arrachage, avant de disparaître pour ne laisser, dans les Cévennes comme partout en France que quelques dizaines d’hectares en production et quelques rebelles à leur extinction. Une nouvelle génération reprend le flambeau, invite sommeliers, œnologues, restaurateurs à les déguster, exerce un lobbying auprès de l’État, au Ministère de l’agriculture ou à l’Europe. Pour convaincre des qualités de ces variétés et du bienfondé de la levée de l’interdiction de commercialisation, elle remet leur culture entre les mains des professionnels du vin, vignerons et vinificateurs en tête.
Ces hybrides dégagent des goûts inconnus. Passés les premiers abords surprenants, les vins dégustés après la projection à Nîmes, sans défaut, sont marqués par une maîtrise de la maturité et de la vinification, une acidité et une présence aromatique forte. L’isabelle, appréciée des puristes, trouve une expression impeccable, acidulée, très parfumée, un peu sauvage, dans le travail de Franco Zambon (Italie). Le Défendu des Coteaux d’Aujac (Gard) apparaît plus végétal, quand un primeur des mêmes coteaux, tout en fraîcheur, délivre des notes de sous-bois. Dans les yeux bleus (clinton-isabelle) dégusté dans le film au restaurant Agapè à Paris, a tout pour la garde, fruits des bois et groseille, douceur et fruit croquant en bouche. A Massillargues (Gard), Christian Vigne, président des IGP Cévennes, organise des assemblages entre vin biologique de la cave coopérative et cépages interdits, où le public participe et échange sur le bon équilibre entre les deux. Il veut créer « des vins typiquement cévenols, qu’on ne puisse pas copier ».

 

 

 

 

 

 

L’interdiction d’hybrides touche des dizaines de variétés de raisins en Europe car, le rappelle Pierre Galet, « c’est Bruxelles qui commande ». Se dégageant d’une seule vision historique, voire folklorique, le documentaire touche à l’universalité du sujet – l’isabelle est la variété la plus plantée dans le monde -. « C’est en faisant le film que j’ai découvert sa dimension internationale » explique Stephan Balay. Sa caméra nous mène en Vénétie, dans un concours de clinton déguisé en fête de village, dans le Burgenland autrichien à la rencontre d’une boisson culte qui attire les touristes, à base de Uhudler, cépage hybride producteur direct, ou auprès d’une star de télévision adepte du noah. Le périple se poursuit en Roumanie. La culture familiale de cépages interdits, par de petites gens poussées en ville par l’exode rural, y est balayée par les cépages nobles, pour s’aligner sur le modèle occidental. Pourtant, « en maintenant leur identité, ils maintiennent une liberté qui ne fait pas de mal à personne » s’exclame un témoin. Stephan Balay part ensuite aux origines de ces cépages, dans la région des grands lacs américains, terre de prédilection du concord. « Le concord exprime ce qu’est le raisin aux États-Unis, c’est notre goût » raconte un vigneron. Dans les Finger Lakes (NY), la famille de Greg Taylor a fait venir des centaines d’hybrides français, baco et vidal en tête, au moment où la France les arrachait. Les échanges se font dans les deux sens dans cette histoire ! Après 1945, tout le monde voulait des cépages européens aux États-Unis. Mais un mouvement d’ampleur, en particulier dans le Middle West, privilégie les variétés locales et hybrides, dont raffolent les nouveaux amateurs de vin américains, filmés ici dans le Missouri ou le Kansas. Une culture américaine revient elle aussi à ses variétés originelles.
Le documentaire ouvre de nouveaux horizons à nos mentalités sur les hybridations, actuelles, leur acuité dans l’enjeu écologique actuel. « Non pas des vins de la folie, mais de la sagesse » comme l’affirme un témoin, ces variétés produites sans pesticides apportent aujourd’hui une solution parmi d’autres en vue d’une viticulture respectueuse de l’environnement. Elles fournissent un élément de biodiversité par la richesse de leur patrimoine génétique.  A son apogée peut-être, vitis vinifera, notre groupe de vignes européennes, commence à dépérir. L’américain Greg Taylor nous rappelle que le clonage sans sélection végétative sexuée que nous pratiquons depuis des décennies a appauvri son patrimoine génétique. L’INRA, chargé de la recherche en France, multiplie les croisements pour créer de nouveaux cépages, sur des critères de résistance aux maladies pour éliminer les pesticides. Ailleurs, au Domaine de la Colombette près de Béziers (Hérault) par exemple, le vignoble de Vincent Puigibet est source permanente de recherche. PIWI, l’association dont il est président, partage les connaissances pour une viticulture durable avec ces nouveaux cépage résistants.  Mais il avertit :« La résistance aux maladies est la chose la plus facile à effectuer. Des vignes qui feront de bons vins, c’est plus difficile ». Freddy Couderc, petit-fils de l’hybrideur Georges Couderc, qui a laissé son nom à de nombreuses variétés, ne dit pas autrement : «On va trouver des cépages résistants à toutes choses, mais la grande bataille se jouera sur l’arôme » Là-dessus, avec leurs notes très prononcées et originales de fruits des bois, framboise ou fraise, mûre, les cépages interdits ont indéniablement une carte à jouer. Originalité dont Christian Vigne entend jouer pour se démarquer, tout en retraçant l’histoire particulière de sa région.

 

                                                                                                                 A droite: Stephan Balay à Nîmes

 

Les cépages résistants, anciens comme les américains, avec leur vécu, et nouveaux hybrides n’ont pas dit leur dernier mot. La bataille réglementaire se poursuit, à Paris, à Bruxelles. Présenté en avant-première à Nîmes le 27 janvier dernier, Vitis prohibita poursuit ses projections, accompagnées de débats et de dégustations, à Beaune au Salon des cépages rares en février, à Alès le 12 mars, avant de bénéficier d’une sortie nationale le 5 juin.  Le documentaire pourrait-il être un porte-drapeau de ce combat ? Stephan Balay en serait ravi. « Si les associations le prenaient comme symbole, que cela puisse être utile, cela me toucherait beaucoup », lui qui a tant investi personnellement, et financièrement, pendant deux ans et demi, sur sa réalisation. Dans la lignée de Wine calling de Bruno Sauvard, sorti à l’automne 2018, sur des vignerons en vins nature dans les Pyrénées-Orientales, Vitis prohibita, le retour des cépages résistants qui filme avec amour les Cévennes, donne à voir le dynamisme en matière de vinodiversité, en Occitanie, l’inventivité de vignerons pour répondre aux défis majeurs de la viticulture, ancrés dans leurs racines et ouverts au monde.

 

Vitis prohibita, le retour des cépages résistants
France – 2019 – 1h33
Un film de Stéphan Balay
en partenariat avec l’association Fruits Oubliés Réseau
Images et montage Stéphan Balay
musique originalePascal Braule
illustration graphique Valérie Houillère
production Lumière du Jour, Stéphan Balay
avec la participation de IGP Vins des Cévennes
et un financement participatif HelloAsso.
www.vitis-prohibita.com

 

Pour approfondir la question des cépages interdits dans les Cévennes:
https://lesclosdemiege.fr/2018/10/les-cepages-interdits-a-la-reconquete-de-patrimoines-viticoles/

 

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