La recherche de la biodiversité prend des chemins inattendus lorsque, visant à pérenniser des patrimoines biologiques, diversifier les goûts et les manières de cultiver, produire une agriculture saine, elle remet en lumière des cépages interdits, un pan d’histoire oublié, de vieilles batailles.
Le 24 décembre 1934, six variétés sont frappées d’interdiction : noah (blanc), clinton, isabelle, herbemont, jacquez et othello. Croisement d’espèces américaines[1]entre elles pour leur résistance aux maladies puis avec des cépages européens (vitis vinifera) pour leur goût et leur qualité, elles ont contribué à sauver, fin XIXe siècle, les vignobles français ravagés par un insecte, le phylloxéra, et servi de porte-greffes – encore aujourd’hui- sur l’ensemble de nos cépages.
La loi, votée en catimini un soir de réveillon, entend assainir les marchés. L’entre-deux-guerres vit des crises de surproduction successives. En 1934, 97 millions d’hectolitres sont produits en France et en Algérie, sans compter les stocks. Une démarche de qualité, enclenchée depuis plusieurs décennies, écarte les cépages de moindre valeur des appellations d’origine en construction. Il faut réduire la production, se débarrasser des oripeaux d’hybrides. Les cépages américains feront office de bouc-émissaire idéal. Les griefs pleuvent contre ces variétés : trop productrices, de piètre qualité, « des vins de garde-barrières » et pire encore, un goût très prononcé, « foxé » (de renard), jusqu’à une propension, soi-disant, à rendre fous par leur toxicité[2]. Des ressorts psychologiques expliqueraient-ils un tel ressentiment envers ces variétés ? Importées en France début XIXe siècles dans des collections de jardins botaniques, puis introduites dans les vignobles, porteurs sains de maladies, oïdium, mildiou, black-rot et phylloxera, ce sont elles qui ont détruit nos vignobles[3]. L’interdiction vise également un mode de production, familial, dans lequel chaque petit paysan avait sa parcelle de vigne pour sa consommation personnelle. D’autre part, l’industrie chimique, née de la lutte contre l’oïdium mi XIXe siècle, voit d’un mauvais œil ces cépages, plutôt résistants, qui se passent de traitements. Les tensions politiques s’exacerbent[4].

Malgré l’interdiction entrée en vigueur en 1935 et les campagnes de dénigrement, les hybrides dominent encore le paysage viticole en 1958, date de leur apogée selon l’ampélographe Pierre Galet. Peu inquiétés pendant 25 ans, les variétés américaines cheminent en marge de la construction d’une viticulture de qualité, avec ses appellations (AOC) et ses vins de pays (VDQS). En 1953, recensant les vignobles, le gouvernement se rend compte que 62 500 ha sont encore plantés en cépages interdits. L’incitation, par primes, à arracher n’est que peu suivie. Plusieurs départements, notamment la Vendée, l’Ardèche, le Gard et l’Ariège, se dressent contre l’application de l’interdiction, perçue comme étant dirigée contre le vin du peuple, le vin de l’effort prolétaire. La menace lancée par leMinistre des Finances Valéry Giscard d’Estaing de perdre 1/3 de ses droits de plantation si le viticulteur continue à produire des hybrides sonne une lente régression des surfaces, jusqu’à la disparition des hybrides dans les statistiques dans les années 1980. « Ils sont encore présents partout en France » assure l’association Fruits Oubliés qui œuvre à la sauvegarde des patrimoines et de la biodiversité fruitière. Elle leur consacre un numéro spécial de sa revue[5]. Associations et particuliers militent contre les préjugés et l’injustice faite à ces cépages. Ils mettent l’accent sur les rendements à limiter, les progrès à accomplir dans la maturation des raisins, récoltés trop tôt autrefois par peur que les pluies ne ruinent la récolte, et dans la vinification, que les paysans ne maîtrisaient pas. Ces variétés développent des spécificités de goûts, qui heurtent de prime abord nos palais peu habitués des arômes de fruits rouges puissants, une acidité assez forte, une intensité de couleur intéressants en assemblages. Quelques personnalités, dont Isabelle Legeron, première française Master of Wine, défendent ces goûts singuliers.

Martin Lacroix, animateur de Fruits Oubliés, argumente sur l’intérêt de ces cépages aujourd’hui. Ils nécessitent peu ou pas de traitement, car ils résistent mieux à certaines maladies. « On progresse vers une viticulture durable. Les cépages interdits sont une pièce du puzzle. Ce serait dommage de s’en passer ». Tendant vers des vins naturels, avec une vinification hors de l’ultra chimique, avec peu de sulfites ajoutés, ces cépages rejoignent une démarche en vins biologiques épurée.

 

Dans les Cévennes, dans une nature austère et sauvage comme leur lieu de naissance, les cépages américains ont rencontré d’autres résistants, défenseurs de leur religion et de leur bout de terre. Venus de très loin, mais partie intégrante du terroir, les variétés américaines s’y sont fondues. Elle se sont mis à faire partie de l’histoire et constituent désormais un patrimoine vieux de 150 ans. Clinton et noah, qui y sont très répandus, deviennent dans les années 1950 le symbole de la rébellion contre le pouvoir central, le « vin des opprimés » et « des causes perdues». Intégrés dans une culture de l’interdit,ils continuent de nos jours à prospérer sur les treilles des maisons ou sur les cultures en terrasse, bancels en cavalhons, faysses gardoises ou échamps et restanques ardéchoises.
Les sauvegarder procède d’abord d’une conservation d’un patrimoine ampélographique car ils sont bien l’expression de terroirs, d’une culture de la différence, de par leurs gouts atypiques. Ils ont crééde nouveaux paysages viticoles avec leur construction en tonnelle ou en treille à plus de 2 mètres du sol, sous lesquelles,bien avant la permaculture, les cévenols cultivaient pommes de terre et légumes.

Christian Vigne, président de la jeune IGP Cévennes[6], s’intéresse de près à ces variétés, d’un point de vue environnemental, de par leur bonne adaptation au terroir cévenol et l’absence d’emploi de pesticides à la vigne. Il s’attache également à l’originalité de leur goût, à leur valeur sentimentale – c’est le vin des grands-pères et des arrières grands-pères – et sociale de ces vins, à leur capacité à recréer des traditions familiales, refaire du lien. Partant du constat que « les vins de demain qui perceront représenteront autre chose que du raisin : une histoire, un patrimoine, des gens », Christian Vigne évoque l’envie de créer des vins « qui ne soient pas photocopiables », marqueurs d’une forte identité cévenole. Les cépages interdits incarnent cette envie. En filigrane, la revitalisation économique d’un pays, d’une filière est à l’ordre du jour, afin de porter des créations d’emplois. La région s’est dépeuplée, tout comme les paysages se sont vidés de leurs vignes, remplacées par les forêts de châtaigniers, avec la modernisation de l’agriculture, notamment la mécanisation.

IGP Cévennes et Fruits oubliés œuvrent main dans la main pour faire redécouvrir ce potentiel enfoui. Dégustations, tables rondes, initiatives diverses se multiplient à l’adresse des professionnels et publics, à l’image de la réalisation collective d’assemblages proposée au printemps chez Les Vignerons des Portes des Cévennesà Massillargues-Atuech (Gard).  La dégustation permet d’évaluer le potentiel de ces vins, et l’intérêt de nouveaux profils aromatiques. Différentes propositions d’assemblages avec des vins biologiques de la cave démontrent qu’élaborer des vins avec ces variétés n’est pas une utopie. La dégustation nous emmène bien en terre inconnue, avec un noah à l’acidité surprenante et au gout foxé présent. Un clinton-isabelle en rosé, à la couleur intense, à la puissance de fruits rouges en nez, nous perd en bouche mais présenterait un réel intérêt en pétillant naturel. En rouge, mené en vin nature, le duo réalise un bel accord assemblé à 20% avec un rouge bio de la cave. Ces micro-cuvées (environ 500 bouteilles) sont vinifiées par de particuliers, à petite échelle. Fruits Oubliés et l’IGP Cévennes souhaiteraient élargir l’expérimentation à de vignerons professionnels, sur plusieurs parcelles significatives, afin de faire progresser les savoir-faire en vinification et élevage. Et qui sait ? Sortirces cépages du purgatoire, avec l’autorisation, un jour, de les assembler avec des vins biologiques, comme l’a fait la cave de Massillargues-Atuech. Alors que l’interdiction de les cultiver a été levée en France en 2003, elle est passée en effet … dans la réglementation européenne. Seule la consommation familiale est autorisée, la commercialisation bannie. France Agrimer, l’Institut Français de la Vigne et du Vin (IFV), l’INRA ont reçu les représentants de l’IGP Cévennes en vue d’obtenir le feu vert de l’administration. Selon Christian Vigne, les six variétés non autorisées, ainsi qu’une vingtaine d’hybrides, pourraient être réintroduites au catalogue officiel lors de la discussion de la nouvelle Politique Agricole Commune (PAC).
Proscrites en France, elles prospèrent dans le monde entier[7]. Stephan Balay, jeune cinéaste a entrepris de les porter à l’écran sous forme d’un documentaire, Vitis prohibita, en cours de réalisation[8].Tant dans les Cévennes gardoises que sur le versant ardéchois, les hommes ne renoncent jamais.  Bio, cépages anciens ou hybrides interdits, programmes respectueux des abeilles (Bee friendly) participent à un renouveau des vignobles de montagnes, comme en Savoie ou en Auvergne. Les changements climatiques aidant, les consommateurs viennent y trouver fraicheur et acidité perdues en plaine, originalité de productions anciennes ou oubliées, et goûts étonnants, à mille lieux de la standardisation des trente dernières années. Les cépages interdits font figure de précurseurs aux variétés résistantes – aux maladies et aux changements climatiques – créées par hybridation, que l’INRA met en expérimentation en Languedoc (Aude, Hérault). Les uns comme les autres produisent, sans prétention, des raisins de faible degré, des vins aux goûts inconnus. Des vins de tous les jours, comme les hybrides américains des Cévennes et d’ailleurs qui alimentaient l’effort des mineurs et des paysans. Des vins-aliments transformés en vins-racines, ancrés dans l’histoire d’un pays accroché à ses bancels, ses ancêtres et leur mémoire.

Assemblage clinton/isabelle et vin bio des Cévennes en rosé

Assemblage de cépages interdits, Association des cépages oubliés

Dégustation de vins interdits et assemblage avec les vins bio de la cave de Massillargues-Atuech (Gard)

[1] vitis labrusca, vitis riparia, vitis cinerea ou aestivalis
[2] le clinton est ainsi surnommé « démon des Cévennes ». L’abus de ces vins, plus que leur taux de méthanol, est à replacer dans un contexte de surconsommation d’alcool.
[3]Selon le rapporteur de la commission du Sénat, chargée d’étudier le texte de loi, « les cépages américains ont un goût détestable » alors que « les hybrides français sont admirables »
[4]Le jacquez et l’herbemont auraient été interdits pour nuire aux adversaires politiques, Daladier, futur chef de gouvernement, dans le Vaucluse et le ministre de l’intérieur Albert Sarraut dans l’Aude où les variétés américaines étaient massivement plantées.
[5]Août 201, Revue n°74 septembre 2018 spécial cépages interdits (et anciens hybrides) 7 €
http://fruitsoublies.org/rehabilitation-des-cepages-interdits/
[6]Créée en 2012, elle regroupe plus de 50 caves particulières et une vingtaine de caves coopératives. Elle prend le 2erang des IGP de territoire en Languedoc-Roussillon. Les volumes, en constante augmentation sont passés de 60 000 hl (2014), à 70. 000 hl (2015) et plus de 80 000 hl en 2016. Elle commercialise principalement en bouteilles, fait la part belle au bio (20 % environ de la production) et entame en 2018 un vaste programme « Bee friendly », respectueux des abeilles.
[7]L’isabelle est la variété la plus cultivée au monde (Continent nord-américain, Uruguay, Brésil, principal cépage indien sous le nom de Bangalore, Géorgie, Sibérie, Corée…). C’est la seule variété que l’on peut récolter dans la ceinture subtropicale, comme dans les grands froids, car elle résiste à -30°
[8]https://www.vitis-prohibita.com

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