Photo: AOC Languedoc

Plus de dix ans qu’ils pointent le goulot de leur bouteille, taquinent les grandes appellations, ont l’audace de bien vieillir, et un penchant pour la conduite biologique, voire biodynamique : les blancs du Languedoc sont de retour. Oui, de retour, car ce sont eux qui ont forgé la renommée de cette terre, dès l’époque romaine. Pline l’Ancien voyait la Narbonnaise comme « une seconde Italie ». Ses paysages, l’Hérault en offre un condensé, du littoral jusqu’aux hauts cantons. La diversité des sols, schistes, grés, villafranchiens, aux coulées de basalte, n’a d’égal que le foisonnement de cépages qu’elle a fait naître. Les vignerons ne manquent ni de variétés ni d’imagination pour les assembler. Cépages anciens, clairette, muscat à petits grains et piquepoul, cépages emblématiques, comme grenache et terret,  cépages oubliés, œillade, Augibi et aspiran, ou retrouvés, à l’image du carignan blanc ou du rolle (devenu vermentino) ont vu affluer au fil du temps roussanne, marsanne, puis viognier jusqu’aux cépages de la mondialisation, chardonnay en tête, voire quelques cépages insolites, à l’instar du Gewurztraminer.
Les grands, grâce auxquels un terroir rayonne, se sont patiemment installés. Olivier Jullien a été rejoint en 2016 au firmament de l’influente RVF par Marlène Soria (Domaine de Peyre Rose) et Basile Saint-Germain (Domaine Les Aurelles). Tous trois produisent des blancs salués par la critique, en culture biologique. Avec un élevage sous bois modéré, ils en font des vins de garde [1].  A leurs côtés, les chevilles ouvrières de la renaissance, valeurs confirmées ou en devenir, tissent les fils de cette renommée: Grange des Pères, Clos Marie et Ermitage Pic Saint loup, Mas Champart, Prieuré de St Jean de Bébian,  Domaine d’Aupilhac, Clos de l ‘Amandaie ou Mas Novi …

Comme un retour aux sources
Est-ce parce que le grec Hippocrate disait de lui qu’ « il aiguise l’intelligence », ou parce que les agronomes et poètes romains le plaçaient tout en haut de leurs hiérarchies, avec des doux, que le vin blanc a pesé de son empreinte sur l’histoire viticole du Languedoc ? Porteurs d’un patrimoine, trois cépages le sont assurément, des plus anciens reconnus en AOP (muscat et clairette) jusqu’au petit dernier, en 2013 (piquepoul). Lovés dans la moyenne vallée de l’Hérault et sur le cordon littoral, d’Agde à Lunel, ils tirent aujourd’hui encore leur épingle du jeu. A l’occasion de vendanges difficiles, ils démontrent leur résistance à la sécheresse, en particulier sur les rivages. Muscat et clairette, le plus précoce et le plus tardif, aiment la chaleur. Ils ne sont pas soumis à de hauts rendements sur leurs terroirs de prédilection, où leurs racines puisent dans l ‘humidité du cordon littoral. Tardif lui aussi, le piquepoul, dans son implantation en terrains profonds, profite des  pluies régénératrices de septembre. La baisse de volume, générale, est ici contenue : – 2% à la Cave de Lunel, – 10 % sur le terroir de Frontignan, – 10 % environ en piquepoul. Les années difficiles engendrent souvent de grands vins. Les vignerons s’accordent sur une moindre récolte génératrice de plus de concentration et très aromatique.

La clairette : « C’est une histoire que l’on boit »
Philippe Huppé, Maire d’Adissan, affiche la couleur. « La clairette est le plus vieux cépage autochtone du Languedoc ». Le village, entouré de Fontès, Cabrières et Péret, supporte l’essentiel d’une production, oubliée un long temps après son passage en AOP en 1948.  Relancée, dans une niche haut de gamme, sur un  faible volume, elle est portée par une démarche économique et oenotouristique de la commune d’Adissan, un président de syndicat, Jean Dardé, qui en est le plus gros producteur, un directeur de cave, Jean Renaud, fou du cépage, qui l’a remis en culture, vinifié, délimité géographiquement. Il raconte avec passion ces vendanges : « La clairette n’a pas du tout flétri sur souche, elle récupère les dernières fraîcheurs ou pluies après équinoxesSi nous manquons de degré, c’est par manque d’eau en hiver. » La vigne n’a pas eu de réserves en profondeur, mais les clairettes ont bien réagi, le volume est habituel. Elles seront vinifiées en sec, moelleux et rancio. Les vendanges s’achèvent, comme à l’accoutumée, vers le 10 octobre. « Pour faire de la clairette, il faut être patient  et attendre la bonne maturité ».

  

« Avec le muscat, on peut tout se permettre »
Bruno Pastourel le démontre à Frontignan depuis trente ans, consacrés  à innover autour du cépage, en sec, naturellement doux, moelleux au Château La Peyrade, bâti au XVIIIe s. Calcaires lacustres qui se mêlent aux vestiges de l’implantation romaine, racines très profondes, sélections parcellaires, le terroir parle, sous une influence maritime bénéfique. Plantés dans des sols adaptés, « les cépages traditionnels résistent bien au stress hydrique. » confirme Christophe Miron, président de la Cave coopérative. « Le cépage a eu un très bon comportement, c’est là qu’on voit qu’il est bien adapté au terroir et qu’il a l’habitude de souffrir de la sécheresse » ajoute Bernard Rouger, président du syndicat du cru de Lunel. Malgré des vendanges un peu tendues, en condensé pour faire face aux maturations groupées, la qualité est là, par concentration des sucres, avec des arômes floraux et fruités sur l’ensemble du muscat lunellois, tirant vers le miel à la Cave coopérative.

  

« Le piquepoul, un cépage que j’adore »
Héritier d’une famille implantée depuis 1744 à Pinet, près de la Via Domitia antique, Laurent Gaujal poursuit la lignée d’ardents défenseurs du piquepoul. Il témoigne que « le cépage a beaucoup souffert,  flétri, petit comme un petit pois ». Quinze jours avant les vendanges, la pluie salvatrice a gorgé d’eau un grain qui avait du degré. Le cépage a bien réagi. Guy Bascou, président du syndicat du cru analyse l’ensemble des vendanges: « La récolte, d’une grande hétérogénéité, diminuera globalement de 10 % environ, avec de grandes disparités entre vignes en terrains profonds et en terrains superficiels,  entre vignes vieilles, bien enracinées, et vignes jeunes, et des pluviométries variables : il a moins plu dans l’ouest de la zone d’appellation (Florensac, Castelnau de Guers). Le millésime sera un grand millésime dans son environnement traditionnel ».
Les aires de production des trois cépages lancent de nouveaux produits : un muscat sec haut de gamme à Lunel, un piquepoul premium à Pinet, à destination des cavistes, hôtels et restaurants (CHR), récolté plus tard, et élevé sur lie. Depuis 2014, le négociant Jean-Claude Mas s’intéresse à l’AOP Clairette du Languedoc sec, qu’il sort de son cadre régional, en la développant à l’export.
Des produits très anciens resurgissent : un rancio de 2006 mis en bouteille dix ans plus tard à Adissan, des muscats en surmaturation pour les vendanges de la Saint-Vincent à la Cave de Frontignan, des passerillés au Château la Peyrade. On assiste, en 2016, à un vrai boum sur les raisins surmûris !
Précoces ou tardifs, ces cépages font fi du temps. Le Château La Peyrade conserve un muscat naturellement doux de garde de plus de 25 ans. En vieillissant, la minéralité, omniprésente, se développe au détriment du sucre. Jean Renaud dit du rancio d’Adissan « qu’il est prévu pour tenir un temps fou, un siècle peut-être ! »
Et si l’avenir appartenait aussi aux clairettes, piquepouls et muscats, trio gagnant des cépages anciens ?


[1] Olivier Jullien assemble Carignan, grenache, chenin, viognier, clairette, roussanne sur des terres alluvionnaires et caillouteuses.
Le blanc de Basile Saint-Germain (Aurelles) marie vieilles vignes de clairette et jeune roussanne plantée sur les terrasses sablo graveleuses du Villafranchien.
Marlène Soria utilise principalement vermentino et roussanne. Son magistral Oro  a été commercialisé en 2015, quinze ans après sa vendange.

Article paru le 17 octobre 2016 dans Montpellier-Infos et Thau-Infos

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