Un carton rouge nous a été adressé, le 28 juin dernier lorsque, en Languedoc, s’est abattu un feu invisible, sans bruit, sans odeur annonciatrice du fléau. 

Le dérèglement climatique multiplie et amplifie les calamités : gel tardif, grêle, sécheresse voire canicule ou au contraire pluies torrentielles. Dernier en date, le coup de feu sur les vignes du Languedoc, en particulier de l’Hérault et du Gard, relève de l’inédit absolu : une montée en température fin juin à plus de 45°, près de 47° à Gallargues (Gard), battant tous les records jamais enregistrés par une station météorologique. Encore 42° à 19h à Mireval près de Montpellier. Pas un souffle d’air en ville et en campagne, comme une chape de plomb qui empoisonne la végétation – et les animaux – sous un feu continu. Irrespirable pour la vigne, même la plus endurante à la chaleur.


Photo prise à 11h38 le 28 juin. Il fait déjà plus de 35°, mais la végétation est encore verte

Samedi Matin 29 juin, évaluation des dégâts. Plus de 60 % de perte sur la parcelle du Four.

L’agriculture biologique nous replace dans notre position sur terre, nous apprend l’humilité. Composer avec le temps, temporel et météorologique. Composer avec le risque, l’aléas toujours possible une année ou l’autre, exceptionnel. Mais aujourd’hui ce risque, reproduit chaque année, se mue en norme, bouleversant nos pratiques et l’économie viticole. Je pense aux amis touchés quatre années de suite en Pic-Saint-Loup, au Domaine de la Vieille ou au Mas Thélème : grêle, gel printanier, mildiou, feu… rien ne leur est épargné.
Il a fallu panser, puis penser ces plaies. Découvrir dans cet événement, cet épisode, une dimension profonde : l’urgence à changer nos pratiques d’exploitation des ressources.  Découvrir en soi un invincible été, alors qu’il vient de nous transpercer. C’était l’invitation d’Albert Camus. Je la fais mienne aujourd’hui, où nous sommes nombreux à exprimer cette urgence vitale.
https://www.franceculture.fr/…/deja-essaye-deja-echoue-peu-…

Catherine Bernard, vigneronne près de Montpellier, a dressé le tableau, dans un remarquable texte, de notre immobilisme collectif, aveugle et sourd aux avertissements répétés de la nature. Nos jeunes générations aussi nous interpellent sur nos comportements, à l’encontre de la vie, végétale et animale, sur la planète, dans un mouvement en accéléré depuis une quarantaine d’années. Qu’importe, une fois l’émotionnel, le sensationnel passés, la vie – ou ce qu’il en reste – reprend son cours.

Soufrer n’est pas jouer
Tout a été dit, écrit, commenté sur cet épisode. Tout et son contraire, les esprits chagrins en profitant pour attaquer à nouveau la culture biologique. Après l’utilisation du sulfate de cuivre contre le mildiou, c’est le soufre, seule alternative en bio contre l’oïdium, qui est désigné comme ayant aggravé la brûlure des feuilles et des grappes. Ils oublient que des vignerons bio qui n’avaient pas traité les jours précédents l’épisode ont été atteint -les Clos de Miège en sont une illustration-. Dans la réalité du terrain, nous observons une bien grande diversité de situations. L’exposition des parcelles au soleil descendant, la fragilité des ceps (jeunes et vieux très touchés), la résistance des cépages entrent autant en ligne de compte.
Le temps de la sidération passée, malgré la difficulté à reprendre le chemin des vignes dans un tel état de désolation, les vignerons ont dû trancher, confrontés au dilemme entre prévenir la pression de l’oïdium sur le muscat à petits grains, et risquer une brûlure annoncée, ou céder au découragement et tout laisser en l’état. J’ai choisi d’agir, après avoir subi. Et si je dois perdre la récolte, que ce soir ma faute et non celle des astres.

Pas de 14 juillet pour les braves. Soufrer pour sauver les rescapées du feu tombé le 28 juin sur les vignes du Montpelliérain.

Je voudrais insister ici sur nos patrimoines viticoles, ceux qui ont vu se constituer lentement des terroirs de prédilection pour la culture de la vigne en Languedoc, ceux qui portent des pratiques pluriséculaires, avec des encépagements choisis savamment, lentement, un enracinement de la plante dans la terre, dans tous les sens du terme. Ceux-là, qui ont fait front au fil des siècles, ont tout vécu (gel, ver « coquin », grêle, submersion marines, guerres, peste noire, phylloxéra) et tout surmonté, comptent aujourd’hui parmi les premières victimes. Je pense, dans l’Hérault meurtri, à ceux qui ont diffusé la renommée des vins du Languedoc : les rouges historiques près de Montpellier, à Saint-Georges-d’Orques ou Saint- Christol, où vit Catherine Bernard, à Aniane, d’où est partie la renaissance du Languedoc dans les années 1980, qui ne compte plus les fleurons viticoles, du Mas Daumas Gassac à la Grange des Pères, mais aussi les plus grands vins blancs, doux, les muscats de Frontignan, les clairettes d’Adissan ou Cabrières. Leurs noms s’égrènent. Ceux-là, carignan séculaires et muscats antiques, brûlés, cramés, les mieux adaptés à la culture de la vigne? Oui, ceux-là même.
Que reste-t-il alors au Languedoc si le dernier bastion, les derniers témoins d’un temps tombent ? Nature, prête-moi ta plume, je n’ai plus de mots.

Cet article a été diffusé par Rue89 Lyon le 22 juillet 2019. Merci à eux pour le relais de publication. L’urgence est là! 
https://www.rue89lyon.fr/2019/07/22/dans-les-vignes-il-est-urgent-de-changer-nos-pratiques-dexploitation/

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