Extrait de la conférence tenue à Claret le 25 avril 2015 lors de la Iereédition des Héritières de Bacchus

Distinguons bien trois phases : les femmes dans la production, à la vigne, en vendanges, dans les durs labeurs tout au long des siècles qui s’égrènent sans qu’elles n’apparaissent au grand jour, le moment –récent- où elles investissent tous les secteurs de la profession, jusqu’à la tête d’exploitation, femmes vigneronnes.

Femmes dans la production
La fonction principale dans laquelle la femme intervient dans la production porte sur les vendanges, mobilisatrices de toute la main d’œuvre possible et objet d’une imagerie très nourrie de tous les temps et en tous lieux. On croise les représentations de la femme en vendanges en Égypte ancienne, en Grèce, à Rome, au Moyen-Âge, chez les grands peintres de l’époque classique comme chez les plus modernes.
La femme est bien présente à la vigne, exclue dans presque tous les vignobles français de la taille qui engage la production et le gain de toute une année, absente des labours mais chargée de durs labeurs : ramassage et liage des sarments, ébourgeonnage et épamprage, quand ils sont pratiqués, parfois sarclage et rognage, traitements (échaudage)
Les femmes sont exclues des travaux en cave jusqu’au XXe siècle, autant pour ne pas contrarier la productivité des hommes qu’en raison des tabous persistants depuis l’antiquité. Aux XIXe et XXe siècle, la division du travail à la vigne est donc très sexuée, sauf pour les vendanges et les traitements, accroissant l’inégalité des salaires. On aurait pu penser que les deux guerres mondiales auraient changé la donne, mais une fois la paix revenue, l’ordre et l’exclusion aussi de la taille. Il faudra attendre 1976 et les crises viticoles pour que les femmes commencent à tailler en Languedoc.
La transformation de l’agriculture change la donne après 1950 : la mécanisation des travaux agricoles et l’exode rural éloignent les femmes de la vigne, sauf pour les travaux peu mécanisables, comme le tri du raisin en vendanges.
En revanche, leur présence s’accroît dans d’autres secteurs de la production : gestion, commercialisation, puis œnotourisme.

 Les femmes investissent tous les secteurs de la profession
C’est l’élément majeur, et moteur de la fin du XXe siècle : l’arrivée massive des femmes dans tous les secteurs de la production viticole, et de la profession. A partir des années 1970, plusieurs facteurs favorables se conjuguent, et l’histoire de la femme dans le vin s’englobe dans l’émancipation globale des femmes : changement de statut juridique, accès à des postes jusque-là réputés excluant comme la sommellerie.  (4 femmes finalistes au concours mondial en 2010)
L’entrée dans le monde viticole se fait souvent, fin XXe, par le commercial et le marketing, puis la communication, où les femmes sont longtemps cantonnées, avant d’atteindre depuis quelques années le monde des cavistes, ingénieures, techniciennes et des œnologues. Des clubs et concours de dégustation spécifiquement féminins fleurissent.
Dans les domaines viticoles, les femmes prennent une place qu’elles occupaient avant mais dans l’ombre de leur mari.
Tout n’est pas encore idyllique, les femmes encore minoritaires (pas parité), le travail dans les vignes et en cave pénible et parfois dangereux. En faire deux fois plus qu’un homme pour se sentir légitime est un constat général. Et les idées reçues persistantes.
Mais conquérantes et réfutent stéréotypes et clichés. Ou s’en amusent (comme lorsqu’une viticultrice répond au téléphone et qu’on lui demande de lui passer le vigneron). Car oui, elles se mettent en plus à faire du vin toutes seules, en dignes Héritières de Bacchus.

Femmes vigneronnes : les Héritières de Bacchus
Contrairement aux idées reçues et interdits, il a existé des femmes vigneronnes avant la fin du XXe siècle. On a l’habitude d’en citer quelques-unes :
Les Moniales, pionnières dès le Moyen-Âge. Ce sont des religieuses recluses, qui vivent en autarcie et cultivent la vigne, y compris de la taille, vendangent mais ne vinifient pas. En revanche, elles s’occupent de la commercialisation de vins dont elles assoient la réputation, à l’instar des Sœurs hospitalières de Beaune. Les moniales de Fontevraud, près de Saumur, se succèdent sur 7 siècles. Elles sont connues pour avoir bénéficié d’une ration de vin double de celle des moines ! Tout près de Montpellier, elles occupent l’Abbaye de Saint-Félix-de-Montceau.
On cite à la suite des Moniales l’exemples célèbre de femmes pionnières, qui entrent dans la lumière par veuvage : Françoise Joséphine de Lur-Saluces qui reprend le Château Yquem en 1788, les Veuves champenoises.
Barbe-Nicole Cliquot, qui prouve au XIXesiècle qu’une femme peut diriger efficacement une maison, puis Jeanne Pommery qui invente la table de remuage.
En Languedoc, nous connaissons pendant quelques siècles un régime de transmission de la propriété égalitaire entre tous les enfants. Une femme peut donc posséder un alleu ou une coseigneurie. C’est le cas, localement, sur les vignobles en muscat sur lesquels je mène des recherches. J’ai croisé, sans m’arrêter sur elles, des femmes à la vigne.
Je cherchais des superficies, des volumes de productions. Elles sont là pourtant, dès les premières archives écrites et les premiers compoix. Femmes seules, veuves, vivant avec leur mari, leur père, leur frère, leur fille, à la tête – comme les hommes du lieu – d’un lopin de vigne ou de propriétés permettant de vivre confortablement, voire héritières de grande lignée : Marie de Montpellier retirée en ses terres de Mireval début XIIesiècle, les seigneuresses de Cornon, Melle de Perdrier. Au XIXesiècle à Vic la Gardiole, le plus grand possédant du village, avec plus de 300 ha de terres, bois, des pâtures, marais, bergeries, et vignes, dont 16 ha en muscat… est une femme, Mme Soubeiran, veuve. On n’imagine pas Melle de Perdrier, dont le père, Président de la Cour des Aides et des Finances de Montpellier, eut dit-on pour précepteur François Rabelais, maniant la pioche, ni Mme Soubeiran. Mais les autres, oui, dans un dur labeur à la vigne, mais sans vinifier non plus. C’est un pressoir ambulant qui passe dans les villages. On les découvre parfois sur de vieilles cartes postales.
Hasard des archives de l’Hérault dépouillées, je n’ai trouvé qu’une seule femme nommée pour son travail, Melle Elizabeth Gervais, début XIXesiècle. Surprise, de taille, elle l’est pour l’invention d’un procédé de vinification !
Il faut attendre la fin du XXesièclepour assister à l’ancrage des femmes comme vigneronnes, signant ainsi la transformation de la femme « reproductrice» en femme « productrice » selon l’expression deFanny Lorcerie.
Jusqu’en 1965, les possibilités pour une femme de devenir vigneronne (et non pas femme de vigneron), d’avoir la responsabilité de ses choix et de ses biens, de vinifier et de travailler seule se réduisaient à un héritage (veuvage ou unique héritière). Les premiers statuts juridiques en 1965 lui donnent le droit de gérer ses biens, ouvrir un compte en banque, exercer une profession sans l’autorisation de son mari, ainsi que l’accès à l’enseignement technique (agricole). L’évolution du statut de la viticultrice s’inscrit dans l’évolution du corps social. Un pas décisif est franchi avec l’instauration d’un statut de « collaborateur d’exploitation ou d’entreprise agricole»… en 1999.
En 2014, ¼ des exploitations sont dirigées par des femmes. 32 000 femmes exercent une activité viticole. La moitié seulement est chef d’exploitation, souvent sur des superficies plus petites que les vignobles des hommes et les femmes restent sous représentées aux postes décisionnels. Mais des associations de femmes vigneronnes voient le jour partout en France, des Bourguignonnes aux Vinifilles du Languedoc. De dignes Héritières de Bacchus célébrées chaque année depuis 2015 à Claret, près de Montpellier, le week-end suivant la Journée internationale des droits des femmes.

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