La planète bio, en pleine expansion, a convergé vers Montpellier à l’occasion de la 26eédition de Millésime Bio. Les chiffres, indicateurs d’une croissance fulgurante[1], emballent les compteurs de la production. Les vignerons se pressent, toujours plus nombreux à vouloir participer à l’événement, ainsi qu’à ses off[2]et soirées annexes.
Il a été beaucoup question d’économie. Le bio peine à augmenter ses volumes pour faire face au boom de la consommation. Ses vignobles n’ont pas encore dépassé la barre des 10 % des superficies en France. Il a été beaucoup question de pratiques aussi, pour mieux maîtriser les maladies comme le mildiou en 2018, qui a accru l’usage, controversé, de sulfate de cuivre. Millésime Bio a d’ailleurs placé ces thématiques au centre de ses conférences-débats. A l’heure d’une urgence climatique, des reports d’interdiction de produits comme le glyphosate, qui interrogent notre impact sur l’environnement, la ressource en eau et sur la santé de tous, que veut réellement dire produire en bio ? Pratiques biologiques et biodynamiques labellisées, encadrées par des cahiers de charges, ou bio en liberté avec les vins nature, ambiance salon ou rock’n’roll, le bio avance aujourd’hui avec deux visages, l’un institutionnalisé, sous le poids de responsabilités nouvelles – produire plus, pour tous, avec une distribution élargie-, l’autre s’arc-boute sur un côté pionnier sans contraintes, mais sans intrants[3], une éthique originelle hors des grands circuits commerciaux.

 


Le vignoble, son dépérissement dans la décennie 2010, ses cépages, ses résistances aux maladies comme aux changements climatiques reviennent au centre de toutes les préoccupations après de longues décennies concentrées sur la puissance de la science et de la chimie, en cave. La culture bio prend sa source et son sens dans le vignoble, car elle est d’abord travail du sol, et sur sa biodiversité. C’est là que commence à s’exprimer le terroir, combinaison d’un sol, d’un climat, d’un encépagement et de savoir – faire, d’observations accumulées. Les allées du salon offraient la plus belle des master classes, celle des vignerons eux-mêmes s’exprimant sur leur terre, vivante, les plantes qui y poussent, les vents, l’effet de l’altitude ou de l’amplitude thermique entre le jour et la nuit, sur l’ancienneté de leur domaine, jusqu’à 6-8 générations. Ils expliquent leurs choix de vinification et d’élevage, en macération, sous bois, en béton, en amphores. Ils racontent les raisons de leur engagement en bio. Parmi eux, quelques pionniers des premiers salons au Mas de Saporta, où ils se retrouvaient, une poignée, pour échanger sur le millésime, d’où le nom du salon devenu mondial.
Leurs vins amènent, en culture biologique, une expression aromatique plus marquée où le fruit ressort, de la finesse, une minéralité plus présente grâce à l’enracinement profond des racines de la vigne, le peu de labours et les enherbements, les levures indigènes[4]. Baptiste Bourrel, du mas Peyre, le résume simplement : « en bio, les vins sont meilleurs, je pense, plus fruités. Avec moins ou pas de sulfites, ils font moins mal ». Soumis à moins de stress hydrique, les sols vivants résistent mieux à la sécheresse. Les vins dégustés cette année avaient en commun une fraîcheur, une tension sur les blancs de l’intérieur des terres, de l’acidité encore, gage de capacité de garde, sur de vieux millésimes. L’École des Vins du Languedoc répondait à la question de la longévité des vins bio par une dégustation allant d’un blanc 2014 du Domaine de Pech Redon (Aude), gardien du cépage autochtone bourboulenc, sans oxydation, floral, fruité, salin jusqu’à un millésime 1998 du Domaine d’Aupilhac, de Sylvain Fadat, élu vigneron de l’année par le Guide Hachette, un rouge marqué par son terroir de Montpeyroux, et une année de grande chaleur.

 


Le palmarès du concours Challenge Bio offre, quant à lui, un condensé des propositions de vin, exponentielles sur le salon, révèle la qualité de la production biologique, pour récompenser chaque année la fine fleur des vins bio. Sur 484 cuvées médaillées, et parmi les 162 en or, la part belle va au Languedoc-Roussillon (53 médailles) pour 30 rouges, à dominante syrah et grenache, 15 blancs éclectiques où ressort le grenache blanc, 8 rosés de belle facture. 32 vins en AOP, 18 en IGP, 3 sans IG : les appellations règnent en maîtres.
Parmi eux, un seul muscat, celui à petits grains du Domaine Bertrand-Bergé à Paziols (Aude), en IGP de la Vallée du Torgan. Le Méconnu offre, en sec, des notes explosives de fruit de la passion, pêche blanche, à déguster sur des fruits de mer. Un seul vin doux aussi, et en rouge : un Maury tuilé du Mas Peyre à Saint-Paul de Fenouillet, Larage du soleil2013 au nez de griotte, à la bouche fondante. Le climat sec, la tramontane au printemps et à l’été amènent moins de pression des maladies, le terroir de schiste noirs en coteaux parle, le travail vigneron fait le reste.

 

 

Le Languedoc-Roussillon ne cesse de redécouvrir -et vous aussi j’espère- ses grands vins blancs, des cépages d’ici, de là et d’ailleurs qui composent une mosaïque exceptionnelle. Prenons de l’altitude (300m, c’est haut, en Languedoc) et parlons schistes avec un Saint-Chinian blanc, AOP moins connue que ses rouges, du Domaine des Pradels en or pour sa cuvée Le moineau des Glycines, sur grenache, pour l’amplitude et le gras, et roussanne pour la fraîcheur et la générosité. Non loin, un Mas de Cynanque alvarinho (portugais), clairette (dans l’AOP) et petit manseng (gersois) amène de la tension sur un sol calcaire drainant. Bluffant.
C’est sur un autre terroir, unique dans le sens d’un seul lieu, où l’on trouve du gneiss, sorte de sable, à 400 m d’altitude, aux milieux de paysages vallonnés, que Quentin et Louis Modat élaborent depuis 2017 sur le Domaine éponyme des vins sur de vieilles vignes, ici médaillés d’or avec des cépages emblématiques du Roussillon : grenache blanc et gris, maccabeu, carignan blanc. Un pur bonheur que ce travail exigeant ; vinification en parcellaire, fermentation et élevage en barriques, assemblage 1 à 2 mois avant la mise ne bouteille, De-ci, delàrappelle que dans cette terre consacrée au rouge, les pieds de blancs étaient éparpillés ainsi.
Poursuivant le périple en blanc, le Mas Brès, en IGP Cévennes, confirme le dynamisme et l’esprit de liberté de ce territoire, sur lequel il élabore une Stella sur pinot gris, riesling et rolle, hérité d’un pépiniériste réputé et curieux. Sur des sols calcaires, à 200 m d’altitude, avec une amplitude thermique forte entre le jour et la nuit, voici un vin original et facile, frais, au nez d’agrumes, une médaille d’or à découvrir.

 

 

Au fil du salon, les pas s’arrêtent chez deux pionniers du bio en Languedoc-Roussillon, le Domaine Borie la Vitarèle à Causses-et-Veyran, repris par Cathy et Camille Izarn, et son compagnon à la disparition de Jean-François Izarn. Une sensibilité précoce à l’environnement, le goût de savoir, comprendre les plantes environnantes, le fonctionnement du sol avaient conduit ce fleuron viticole en bio et en biodynamie. Récompensé aujourd’hui pour ses Saint-Chinian rouge jusqu’à New York, c’est son Grand Mayol 2017, expression du terroir et des cépages languedociens qui retient mon attention, avec une AOC Languedoc clairette, vermentino (rolle), bourboulenc, sur de sols argilo-calcaires qui résistent à la sécheresse. Finesse, fraîcheur, élégance, minéralité, avec une finale saline toujours, ce vin réunit ce que le bio peut exprimer d’un terroir et d’un savoir-faire. Camille en reprend le flambeau avec brio dans le fond de sa vallée, à la croisée de terres alluvionnaires du villafranchien et galets roulés, et de terres blanches calcaires et marnes lacustres.
Autre pionnier, présent au premier Millésime Bio à Saporta (Lattes) en 1993, le Mas Pujol à Fourques est passé à la culture biologique par conviction. Sa femme trouvait que dans « Vin Doux Naturel », il n’y avait plus grand chose du dernier mot ! Loïc Pujol s’est engagé : « Le bio, ça vient naturellement, c’est l’appel du terroir ». L’association Slow Food, dont il est adhérent, met en lumière les rancios secs, ces vins qu’on ne buvait plus, qui servaient de condiment en cuisine, pour la sauce du civet, et qu’une quarantaine de producteurs continue à élaborer dans les tonneaux des arrières grands-pères. Aujourd’hui reconnus en IGP Côtes catalanes, ils envahissent le nez et le palais de leur arômes d’orange, noisette, beurre fondu. Des vins perpétuels, garants d’un patrimoine qui se boit. Le muscat sec, tendu, citronné, dans la minéralité, porte, lui, le titre de 1785, la date de création du domaine. Que dire du VDN Muscat de Rivesaltes hors d’âge, trente ans au moins, cerise, kirsch, fondant. La dégustation confine au merveilleux.

 

 

Deux rosés en or dégustés nous donnent à voir le travail de pionniers, en pinot et rosé de saignée sur le Domaine de la Ricadelle de Lautrec (Aude). « C’est l’amour de la terre la base du bio. Le but, c’est de faire des vins de qualité ». La fraîcheur des sols alluvionnaires près du fleuve permet d’oser ce cépage atypique, qui s’exprime bien en bouche. Autre pionnier en or, le Château Caragulhes, en biodynamie sur une partie du vignoble dans les Corbières, offre un syrah-grenache-cinsault aux arômes de bonbon.  Et son Corbières-Boutenac, en rouge, sur éboulis calcaire, un côté soyeux, dense en bouche. Sur de grandes superficies, 85 ha ici, être bio signifie avoir du monde à la vigne et de la méthode, être là au bon moment pour traiter contre les maladies, mais aussi faire beaucoup de prévention (ébourgeonnage, etc).

 

 

Le Château Maris, en Minervois La Livinière, en bio et biodynamie depuis 1996, adjoint à ses labels le B-corporation, marque d’un développement durable et d’une justice sociale     reconnue dans ses marchés à l’export. Élu l’un des quatre domaines les plus verts au monde par le Wine Spectator, il symbolise la réussite du bio à l’international, avec ses rouges élaborés sur les contreforts de la Montagne Noire, Jolis nez, bouches puissantes mais fraîcheur conservée, un taux d’acidité en plus, voilà ce qu’apporte la culture en bio sur ce terroir, l’un des plus beaux du Languedoc.  Retrouvant le Mas de Cynanque sur des sols de grés rouges, au milieu de plantes de maquis, voici des vins denses, un terroir atypique qui apporte de la complexité, et toujours cette fraîcheur en bouche, même sur les rouges ! Cynanque, le nom évoque la scammonée de Montpellier, et la cuvée Acutum s’y réfère encore, dégustée sur un 2015 soyeux, épicé, sur des fruits mûrs, qui sera élevé en amphore dès le 2018.
L’or récompense également le Domaine Mirabel, au nord de l’AOP Pic Saint Loup, déjà dans le Gard à Brouzet-lès-Quissac,. Sur des éboulis calcaires, de vieux sols de galets roulés, aidés par une amplitude thermique forte et une double influence continentale et méditerranéenne, le terroir délivre des vins frais, puissants mais équilibrés, à l’image de la cuvée Les Bancels 2017 soyeux, délicat et élégant.

 

 

La culture biologique déroule le fil de ses convictions, de ses productions, assise sur des terroirs fabuleux, objets de toutes les attentions, les soins et les savoir-faire de vignerons exigeants, passionnés, persévérants. Le grand basculement de la viticulture vers le bio, les changements d’échelle de production, l’éthique qui a concouru à la naissance du mouvement ou l’introduction de nouveaux intrants en vinification engendrent bien des questions, des contradictions parfois. Les terroirs, immuables sentinelles, veillent.

 

 

 

Les domaines cités dans l’article – un grand merci à eux pour leur accueil et leur disponibilité sur leur stand- :
Mas Peyre, Claire, Gérard et Baptiste BOURREL, Saint Paul de Fenouillet (66)
Domaine Pech Redon, Christophe Bousquet, Narbonne (11)
Domaine d’Aupilhac, Sylvain et Désirée Fadat, Montpeyroux (34)
Domaine Bertrand-Bergé, Jérôme et Sabine Bertrand, Paziols (11)
Domaine des Pradels, Magali et Guilhem QUARTIRONI, Saint-Chinian (34)
Mas de Cynanque, Xavier de Franssu, Cruzy (34)
Domaine Modat, Louis et Quentin MODAT, Cassagnes (66)
Mas Brès, Davis Helou, Boucoiran (30)
Borie la Vitarèle, Cathy et Camille IZARN Causses-et-Veyran (34)
Mas Pujol, Loïc Pujol et Nicolas Morel, Fourques (66)
Domaine Ricardelle de Lautrec Cathy et Lionel BOUTIÉ, Coursan (11)
Château Caragulhes, Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse (11)
Château Maris, La Livinière (34)
Domaine Mirabel, FEUILLADE père et fils, Brouzet-lès-Quissac (30)

 

[1]Conversion  de vignobles(+26%), consommation (+14%), chiffre d’affaires (+14%), fréquentation du salon (+10%), nombre d’exposants (1123 exposants, + 130)[2]Le vins de mes amis, les affranchis, les vignerons de l’irréel, Biotop wines, Roots 66
[3]Produits ajoutés en vinification ou élevage ne provenant pas du domaine
[4]Produites par le raisin ou les cuves du domaine. Non élaborées en laboratoires


 Voir également la partie 2:
http://lesclosdemiege.fr/2019/02/le-chant-des-terroirs-biologiques-2-en-mode-off-autour-de-montpellier/

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