Barrière naturelle entre l’arrière-pays et le littoral, le massif de la Gardiole se dresse, sur 15 kms de long, entre Sète et Montpellier. Culminant à 234 m d’altitude au Roc d’Anduze, il offre un panorama très prisé des urbains sur la plaine agricole et le lido, depuis son versant sud. Couvert à l’origine d’un manteau dense de chênes verts, mêlé de nos jours de garrigue basse et reboisé en pins, le massif fournit une riche réserve en faune et en flore dont certaines espèces sont protégées. En effet, longtemps refuge et ressource pour les populations locales, la Gardiole a vu son milieu naturel se dégrader et la décision a été prise en 1980 d’en faire un site classé.
La fréquentation sans cesse croissante du massif laisse penser au promeneur qu’il connaît bien le lieu. Et pourtant la Gardiole recèle quelques secrets. Une autre facette du massif se dévoile, quand, dans ce paysage aride, nous pensons que l’eau se perd à travers une géomorphologie tourmentée, faite de ravins et de failles, et s’absente du lieu, alors qu’elle ressurgit en contrebas, aux sources de la Roubine à Vic, au Creux de Miège à Mireval, ou même directement dans l’étang et à la Fontaine du Bois, aux Aresquiers. De la même manière, si quelques sites historiques sont bien répertoriés, de l’Abbaye de Saint Félix de Montceau à la Chapelle Saint-Baudile, d’autres emplacements majeurs se dérobent à nos regards et à notre connaissance.
Car la Gardiole fut, depuis les temps les plus reculés, une zone d’implantation humaine, puis de croisement de cultures, qui nous révèle la richesse et l’originalité du territoire : zone frontière entre différents peuples, préhistoriques, puis protohistoriques (Ligures et Ibères), celtes (Volques Tectosages et Arécomiques), elle nous apparaît lieu de carrefour et d’échanges.
Des conditions naturelles très favorables font de la Gardiole un endroit privilégié pour l’installation humaine : versant sud à l’abri des vents, en hauteur, près de points d’eau, à proximité de ressources naturelles pour les premiers troupeaux et leurs pasteurs (gibiers, cueillette). Proche de la mer, le site de la Gardiole en est protégé par le cordon littoral, qui le nourrit en abondance de coquillages et poissons .
Après une courte occupation au paléolithique récent, à la Grotte du Col de Gigean à Frontignan par exemple, un ensemble remarquable de sites néolithiques s’implante à partir du VIemillénaire avant notre ère, prolongé au Chalcolithique et aux âges de bronze et de fer, et souvent réoccupé au cours de l’Antiquité tardive, au IVe siècle de notre ère. Les installations s’étirent des sources de la Roubine à Vic (grotte cardiale de la Combe de Bestiou) à La Madeleine à Villeneuve lès Maguelone (grotte chasséenne), en passant par la station du Creux de Miège à Mireval (néolithique et Age de Fer), nous laissant une céramique polie de toute beauté et un outillage perfectionné.

L’eau joue un rôle déterminant dans la fixation de l’habitat : les sources de la Roubine offrent l’un des rares points d’eau pérennes sur le versant sud, comme les points d’eau de la Madeleine et du Creux de Miège. Près d’eux, l’humanité s’éveille. Les grottes, habitat permanent, côtoient les stations, habitat en plein air. Les chasséens voient arriver les pasteurs des troupeaux, qui finissent par les supplanter. L’occupation humaine s’intensifie sur la Gardiole au Chalcolithique, suite à une poussée démographique et à des premiers défrichements. Deux, voire trois stations cohabitent aux sources de la Roubine, et un oppidum, site majeur de l’Age de Fer après l’oppidum de la Roque sur le versant nord, est érigé en bord du ravin de la Combe de Bestiou. L’ensemble a été malheureusement malmené par l’homme : fouilles intempestives, vandalisation et travaux routiers ne l’ont pas épargné. L’oppidum, occupé entre le VIe et le IVe siècle avant notre ère, s’étend sur 1,5 hectares ceinturés de murailles en pierre sèches. On y observe les fondations d’un habitat interprété comme des cabanes. La pratique de l’agriculture est attestée par des vestiges de meules en basalte et de faucilles.C’est là que les peuples protohistoriques entrent en contact avec des peuples venus de la mer, confortant l’idée d’une Gardiole zone de communication pacifique.

Nous savons, grâce aux auteurs antiques, que les Gaulois, ces « ardents soiffards » selon l’expression de l’historien Gilbert Garrier, ont très vite adopté, sans modération, le vin porté par les Étrusques et les Grecs sur tout notre littoral méditerranéen[1]. De cette rencontre originelle, repérée sur plusieurs sites en Languedoc, la Gardiole porte une trace émouvante. Les Massaliotes échangent avec l’oppidum, peut-être du minerai de fer contre du vin. La Combe de Bestiou a livré des céramiques peintes de différentes époques et provenances, et des amphores vinaires[2]. Traces du commerce de vin, auquel elles servaient de moyen de transport, ces amphores étaient transférées depuis la mer par les étangs sur des barques à fond plat. Ainsi est né un goût du vin -celui de Marseille était fort réputé- sur nos rivages.
Avec la colonisation romaine, des villae, domaines agricoles où le vin est massivement produit, fleurissent à partir du Ier siècle avant J.-C. Leur implantation est plus ténue dans la Gardiole qu’en plaine ou sur le littoral. Les sites voisins du bois du Moulinas, à Mireval, et des Courtettes, à Vic, sont associés au sein d’un même ensemble par les archéologues qui les datent du Haut Empire. C’est autour de ces sites gallo-romains et d’une première église Sainte Eulalie que se fixe le village originel de Mireval. Le premier village de Vic délaisse, lui, les pentes de la Gardiole et s’installe en bord d’étang. Dans les deux cas, deux embarcadères se fixent, comme à Villeneuve lès Maguelone et sur tout le cordon littoral, sur la rive intérieure, au nord de l’étang, plus protégée des vents, des coups de mer et d’abordages inamicaux.
La mer apporte, avec une civilisation gréco-latine, des éléments bien agréables aux yeux de nos ancêtres, à l’instar du vin. Les peurs se sont tues, et les peuples descendent des hauteurs pour de longs siècles. La confiance en ce qui vient du large ne se dément pas jusqu’aux incursions sarrasines et pirateries.

Ici, sur la Gardiole, les hommes ont goûté le vin des Phocéens, ici, tout a commencé à partir du VIesiècle avant notre ère…

[1] Justin, au IIesiècle après J.-C., résume les bienfaits de la colonisation phocéenne : « Sous l’influence des Phocéens, les Gaulois adoucirent et quittèrent leur barbarie et apprirent à mener une vie plus douce, à cultiver la terre et à entourer les villes de remparts. Ils s‘habituèrent aussi à vivre sous l’empire des lois plutôt que sous celui des armes, à tailler la vigne et à planter l’olivier, et le progrès de hommes fut si brillant qu’il semblait, non que la Grèce eut émigré en gaule, mais que la Gaule eut passé dans la Grèce ». Abrégé des Philippiques, LXIII,4
[2] Cf. Jean-Jacques JULY, Céramiques grecques ou de type grec et autres céramiques en Languedoc méditerranéen, Roussillon et Catalogne, VIIe-IVesiècle avant notre ère, Centre de recherche d’Histoire ancienne, Les Belles Lettres, Paris, Année 1983, volume 46

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