Millésime Bio, salon mondial des vins biologiques, a fermé ses portes le 31 janvier sur un franc succès, avec une fréquentation en hausse de 17 %. 5 700 acheteurs, dont 25 % d’étrangers, en majorité européens et nord-américains, se sont déplacés à Montpellier. Sudvinbio, son organisateur, qui promeut les productions et les valeurs de la viticulture bio, y voit le symbole de la réussite de cette filière en plein essor, véritable locomotive de l’ensemble des productions biologiques en France.

Aujourd’hui, surfaces et volumes de production, ventes et  tendances de consommation, revenus des vignerons, emploi, tous les indicateurs signalent un marché bio en hausse structurelle, tant en France que dans le monde. Dans ce bond en avant, l’Occitanie prend toute sa place. « La vigne est notre identité. Elle existe depuis l’Antiquité » rappelle d’emblée Carole Delga dans son discours inaugural. Une place de leader aussi, l’Occitanie se prévaut d’être la plus grande région viticole du monde, la première de France et la première région bio, ce qui fait dire à Denis Carretier, président de la Chambre régionale d’Agriculture que  « L’agriculture bio est un atout certain dans le développement économique régional, car elle est créatrice de valeur, d’innovation et d’emploi. »

Carole Delga (au centre), Denis Carretier (à droite).

Dans un contexte où la question alimentaire est décrétée grande cause 2018 en Occitanie, pas le temps de se reposer sur ses lauriers : il est déjà demain. Les défis pointent de toutes parts  pour les vins biologiques. Faire face à la hausse de la consommation implique une hausse de la production, donc une progression nécessaire des conversions de viticulteurs en bio. Il s’agit aussi de trouver des solutions techniques pour un mode de production moins enclin aux rendements, plus sensible aux aléas climatiques. Des chantiers structurels surgissent, comme disposer de services statistiques renseignant mieux sur l’évolution des marchés et les capacités à y répondre. Mobiliser tous les tous les acteurs de la filière,  dans un souci d’efficacité, a conduit d’ores et déjà à la création d’InterBio, association interprofessionnelle qui fédère 5 structures régionales[1].
Il est déjà demain avec le plan Bi’O 2018-2020 pour « produire, consommer et vivre bio en Occitanie », plan de valorisation des produits de qualité dans la restauration des lycées, d’accompagnement à l’installation – transmission en agriculture, à la conversion et d’aide aux investissements spécifiques des exploitations bio. Un prochain projet de loi va demander 50 % de produits locaux et bio dans la restauration collective pour le 1er Janvier 2022. Dans son discours de clôture des Etats Généraux de l’alimentation, le Premier Ministre, Edouard Philippe, a esquissé le 21 décembre 2017 un onjectif assez spectaculaire de 15 % de la surface agricole cultivée en bio en 2022 en France, alors qu’elle n’est actuellement que de 6,5 %.
Produire plus, convertir plus, pour tendre vers quelle(s) forme(s) de consommation de vins biologiques? L’attente des consommateurs est forte, tant en termes d’information sur les différents vins bio, leurs modes d’élaboration que de qualité et de bienfait pour leur santé.
Pour répondre à plus long terme, Millésime Bio s’est projeté après-demain, alors que la région Occitanie bâtit un plan à 30 ans autour de trois enjeux majeurs, dont la préservation du foncier agricole et des ressources en eau. Un travail collaboratif sur les prospectives pour la filière viticole bio à 20-25 ans était présenté en conférence par SupAgro et France AgriMer. Cinq scénarios possibles retenus parmi une cinquantaine, du plus défavorable au plus florissant, ont été élaborés afin de réfléchir et d’agir, de pouvoir peser sur cet avenir[2].

Le monde du vin biologique est arrivé à un carrefour, générationnel – les pionniers parachèvent leur travail de défricheurs – et structurel. Vers quel type de production va s’orienter la culture biologique ? Autour de réglementations souples ou contraignantes (avec ou sans OGM, des cépages résistants, hors sol) intégrant ou refusant des innovations techniques ? Dans quels contextes économiques, climatiques, législatifs ?
Les prospectives remettent également en perspective le chemin parcouru. Présents dans les stands, piliers de ce salon qu’ils ont forgé de leurs mains, quand ils n’étaient qu’une poignée, vignerons bio de la première heure, c’est à eux qu’il revient de donner d’abord la parole.
Florence Monferran


[1] Coop de France, Chambre régionale d’agriculture, Sudvinbio,Bio Occitanie (afédération régionale d’agriculture biologique) et OCEBIO, Occitanie Entreprises Bio
[2] 1. La filière bio essaie de survivre : contexte peu favorable et impasses techniques, le marché régresse.
2. la filière bio gère sa rente de situation : contexte plus favorable, une viticulture bio qui va bien mais ne cherche pas à prendre toute la place. La filière contrôle son développement de manière restrictive
3. disparaître pour renaître : contexte hostile, la bio victime de son succès, rejoint la production à Identité Géographique pour créer une IG-Bio ; une tendance plus bio que le bio sort de sa  marginalité  avec des refondateurs
4. croissance quantitative assumée : la filière bio sort de sa niche dans un contexte où le vin est devenu un produit agro-industriel. La réglementation s’assouplit : Hors OGM et systémiques, tout est possible, le développement est quantitatif et conséquent
5. filière réduite au segment premium « Vin Bio et Santé »: dans un contexte économique difficile, une réglementation contraignante, les surfaces baissent, la productivité augmente. Supplanté par d’autres labels, le bio joue sur l’argument santé. Ce sont les grandes entreprises qui développent ce segment et jouent perso sur leur marques

Synthèse disponible: http://www.franceagrimer.fr

Parole de pionniers

Thierry Julien, Mas de Janiny à Saint-Bauzille-de-la-Sylve, fondateur et actuel Trésorier de Sudvinbio
« A la fin des années 1980, nous voyions des gens malades, la toxicité de produits chimiques, interdits depuis. C’est ce qui nous a alertés et nous a fait peur : c’était un poison pour nous, notre famille, notre environnement (…) Le but ultime serait que toute la viticulture passe en bio. Ce n’est pas possible. Nous avons  aidé à gagner du terrain. L’enjeu maintenant réside dans une bio pour tous, ne pas rester cloisonné, ne pas rester dans une niche ».

Jacques Frelin, vigneron et négociant en vins bio à Terroirs Vivants, fondateur et actuel Vice-Président de Sudvinbio
« J’ai démarré par hasard en bio, en 1983, car mon beau-père l’était déjà. Peut-être trop tôt. Le respect de l’environnement est une priorité aujourd’hui, pas alors (…) Le plus dur est fait. Une prise de conscience a eu lieu de diminuer l’utilisation de produits chimiques. Cela ne veut pas dire que c’est gagné. Seulement 10 % de l’agriculture est en bio aujourd’hui ».

 
Louis et François, fils de Louis Delhon, fondateur de Sudvinbio, Domaine de Bassac à Puissalicon
« Notre père s’est converti en 1985-1986, par éthique et pour lutter contre les résistances de la vigne aux produits chimiques. La réunion de deux domaines a permis le passage en bio. Notre père s’est lié d’amitié avec un acheteur allemand pour mettre en bouteille Lo Bartas (le buisson en occitan), cuvée qui existe toujours ».

Olivier Azan, Domaine du Petit Roubié à Pinet (Hérault), fondateur et actuel Secrétaire de Sudvinbio
« Tout au début, en 1985, peu de gens consommaient bio. Il a fallu tout de suite faire de l’export, vers l’Allemagne, le Danemark, plus tard la Belgique et la Hollande. (…) Nous sommes la caution morale du salon, nous, les vieux grognards. Un développement de la bio est indispensable dans l’avenir ».

Françoise et Vincent Costes, Domaine Costeplane à Cannes-et-Clairan (Gard)
« Peu de monde était intéressé. Les conseillers poussaient au désherbage total. La pression était très importante, mais nous n’en voulions pas. Nous ne voulions pas d’un sol mort. Nous avons quitté la cave coopérative et sommes passés au bio en 1990. Le domaine n’a jamais grandi et on se porte bien, sans aller jusqu’à la décroissance. Nous sommes passés d’écolo à bio, et à la biodynamie ».

Jean-Paul Cabanis, Domaine Cabanis à Vauvert (Gard)
« J’ai toujours adoré la nature. Travailler la terre, c’était la respecter, respecter les oiseaux, les fleurs, les plantes. Travailler en conviction, en conscience aussi. Je suis fier de ce que je fais depuis 1986.
Le but est de travailler en équilibre, dans un fonctionnement raisonnable, qui fait que cela marche, avec l’environnement sans prendre de risque financier. L’engouement actuel envers le bio me touche, comme une reconnaissance. L’avenir sera-t-il bio ? Il sera responsable et citoyen : on dit ce qu’on fait, on fait ce qu’on dit  ».

Olivier Durand, Domaine de la Triballe à Guzargues (Hérault), président de l’AOC Languedoc-Grés de Montpellier
« Quand j’ai passé mon diplôme pour devenir vigneron, en 1987-1988, j’étais le seul à être bio, le seul qui décavaillonnait. On était montré du doigt. Alors que la chimie, ça marchait tout seul dans les années 1980, ça ne coûtait pas cher, tu étais tranquille en deux coups de désherbant, deux coups d’engrais chimiques. Pour nous, c’était du travail intense (…) Je pense qu’aujourd’hui, il faut que le bio rejoigne les locavores. Cela paraît logique. »

 JC Daumond, vigneron à la retraite au domaine Folle Avoine à Vendargues
« Intoxiqué en 1984 par un insecticide, je suis passé à une pratiqué bio pour me protéger, puis protéger la terre, pour prendre soin de son corps et de la terre qui nourrit le corps. Il fallait avoir la foi pour le bio. Et pourtant, s’il fallait recommencer, je courrais ! »

Article du 2 février 2018 paru sur le réseau Oc-infos: Montpellier, Thau, Agde et Béziers-Infos

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