Photo: Marc Barranco
Comme 2017 s’est achevée, près des Métamorphoses de Martial Potel, à Sète, ou du Bacchus du Bistrot du sommelier à Paris, l’année 2018 s’ouvre sous le signe d ‘une lecture des vins, interprétations et variations autour d’une culture agrégée entre différents arts aux Clos de Miège.
Une culture au sens littéral avec le retour à la vigne, tardif, impatient, après plusieurs mois sans pluie significative. Comment interpréter la nature ? Aides et conseils affluent, dans un élan de solidarité qui ne s’est jamais départi autour de mon expérience patrimoniale. Redonner de la vigueur à nos vieux ceps remontés, retaillés, préservés, dans une lecture dynamique pour la vigne, voici dessinée la seconde étape du passage en biodynamie.  Nous creusons les pistes et arrêtons des choix, difficiles parfois comme gratter la terre pour aller déraciner (à la main) un fenouil sauvage devenu invasif. Décoctions, engrais végétaux … il faut se lancer !
Lecture-clé de la vigne, la taille engage la future récolte. Elle démarre sans se presser, sur la seule parcelle maritime. Slow wine, slow taille. Nous suivons le précepte « taille tôt, taille tard, rien ne vaut la taille de mars »  avec d’autant plus de précaution que les températures très douces leurrent la nature qui se croit déjà au printemps.

Une interprétation du vin ? Jean Milon, qui dirige l’association et la galerie photographique Le vent se lève à Sète, en a proposé une à l’automne au cours d’une «  performance artistique des sens » mariant les Métamorphoses, sculptures rouillées et images sépia, et Originel lors du vernissage. Un moment privilégié pour moi, que Jean retranscrit en ces termes : « Belle, très belle harmonie sensorielle de la lumière, du temps, de l’espace et des papilles ». L’Originel insuffle son doré éclatant et la puissance de ses arômes sur les formes et clichés en noir et blanc. Mélanger les arts comme les maturités des vins, des fils se tissent autour des temps.

D’un côté des images couleur sépia ; de l’autre des fusions de métal rouillé ; entre les deux, jeté comme une passerelle, le temps qui s’écoule. Martial Potel, sétois d’adoption, souhaitait associer photographies et sculptures depuis quelque quinze années.
« Métamorphoses » est le fruit d’une lente maturation. Lente comme ce cycle qui provoque le jaunissement des images d’antan ou cette longue mue qui ronge les métaux ferreux. Sépia et rouille suggèrent le décompte des saisons, les années qui filent… Et comme un signe de la providence, la première, nom latin de la seiche, et la seconde, fameux plat d’ici, ramènent l’égaré à Sète.
Photographe ou sculpteur, Martial Potel recherche l’harmonie entre les formes. Photographe, il quête l’accord entre le grain et les teintes, les jeux entre ombres et reflets. Sculpteur, il soude plaques, tiges, débris… et compose des géométries aléatoires. Et si, après les stations devant les photographies et les sculptures, le visiteur parvient à oublier les sujets et à ne voir que des formes, Martial Potel a accompli son vœu »
Vincent Roussot, journaliste et président de l’association Le vent se lève

De l’art, toujours de l’art avec des improvisations, sétoises encore, autour de l’Originel et de Prima Ora, dégustés parmi les œuvres de Jean-Jacques François. L’artiste peintre entretient un rapport direct avec le vin. Il propose, comme une évidence dans son art du détournement, d’en peindre les barriques, à l’instar de celles du Château Puech Haut, ou les bouteilles. Celles de la Clairette d’Adissan figurent en bonne place dans l’exposition Défiguration narrative, à la galerie de Pascale Peyre Sur les quais. Conviée à sa performance artistique de body painting, j’ai reçu de Jean-Jacques François deux bouteilles peintes. Prima Ora lui a inspiré une Tentation du Christ, qu’il représente de face. Avec l’Originel, il revient sur la notion de péché. Eve, de face, a bien croqué la pomme (de côté) avec Adam (de dos). Des vins comme une tentation, péchés capitaux ou capiteux, voilà une lecture de mes cuvées que je n’avais pas envisagée ! Des tentations comme des offrandes, il flottait un air de pur bonheur sur les quais.

Art et vin, souvent juxtaposés, expos dans les chais et vins dans les expos, prennent une autre dimension avec les démarches de Jean Milon ou de Jean-Jacques François, entrent en connexion, en interaction. De même, Isabelle Piron tisse avec son art textile des liens et des sarments de ma vigne. Chut … nouvelle collaboration en cours.

Une autre lecture du vin ? C’est, entretemps, Prima Ora 2015 dégusté avec Philippe Faure-Brac dans son Bistrot du sommelier à Paris, cadre truffé de références plastiques, fresque de vendanges et Bacchus à l’appui de la culture impressionnante sur les terroirs du premier Meilleur sommelier du Monde français. Une culture qui fait grandir.

Avec Frank Kukuc, ou Nicolas Lessaint, nous avons décrété sans nous concerter que l’année sera poétique. La découverte d’Eloge du vin (Al Khamriya) m’y incline. Poète égyptien du XIIe siècle, Omar Ibn Al Fâridh fut considéré comme l’égal des persans célèbres, Omar Khayyâm ou Rumi.

« Notre verre était la pleine lune, lui [le vin], il était un soleil  (…)
Le temps en a si peu conservé qu’il est comme un  secret caché au fond des poitrines (…)
Il est monté peu à peu du fond des vases, et il n’en reste en vérité que le nom. Qu’il vienne un jour à l’esprit d’un homme, la joie s’empare de celui-ci et le chagrin s’en va (…)
S’ils arrosaient d’un tel vin la terre d’un tombeau, le mort retrouverait son âme et son corps serait revivifié (…)
Celui qui tient la coupe, la paume fardée de ce vin, ne s’égarera pas dans la nuit ; il tient un astre dans la main. Un aveugle-né qui le recevrait dans son cœur recouvrerait aussitôt la vue (…)
On me dit : « décris-le, toi qui es si bien informé de ses qualités ». Oui, en vérité je sais comment le décrire. C’est une limpidité et ce n’est pas de l’eau, c’est une fluidité et ce n’est pas de l’air, c’est une lumière sans feu et un esprit sans corps. Son verbe a préexisté éternellement à toutes les choses existantes, alors qu’il n’y avait ni formes ni images. C’est par lui qu’ici subsistent toutes les choses, mais elles le voilent avec sagesse à qui ne comprend pas. En lui, mon esprit s’est éperdu de telle sorte qu’ils se sont mêlés intimement ; mais ce n’est pas un corps qui est entré dans un corps (…)
Il est à ta disposition dans les tavernes ; va le prendre dans toute sa splendeur. Qu’il est bon de le boire au son des musiques ! (…)
Qu’il pleure sur lui-même, celui qui a perdu sa vie sans en prendre sa part ! »
Trad. Emile Dermenghem

L’année sera poétique et gourmande, dans une lecture hédoniste du vin. Marc Barranco, venu à ma rencontre à l’automne dernier, livre aujourd’hui un texte empli d’émotions. Il fait ses gammes sur la dégustation de l’Originel, vin, bouquin, morceau de musique et mets associés, en un foisonnant mélange de saveurs.
Texte complet prochainement sur ce blog
Une lecture de la vigne et du vin déchiffre ses traces, défriche, interprète, accorde les savoirs et les arts, portés haut par des hommes et des femmes qui vous élèvent.

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