A l’invitation des Amis vicois, les Clos de Miège ont participé aux premières Médiévales de Vic-la-Gardiole. De l’audace, un bel enthousiasme pour cette fête qui a animé le village, coïncidant avec les Journées du patrimoine. Présenter Prima Ora, la cuvée historique récompensée d’or, allait comme une évidence, qui plus est  près de  Sainte-Léocadie, vaisseau-forteresse du XIIe siècle bâti par la puissante Eglise de Maguelone. Un livret, rédigé pour l’occasion, sur le vin au Moyen-Age et l’entrée dans la lumière des muscats à cette époque, est disponible en version imprimée et illustrée. En voici les grands traits.

Nous gardons en tête l’image des banquets médiévaux, où les grands seigneurs festoient avec faste, mangent avec leurs doigts et boivent dans la coupe commune. L’usage du vin y est collectif et rituel, dans la lignée de l’Antiquité. Mais on boit partout au Moyen-Age, dans les campagnes, dans les villes, en plein essor à partir du XIIe siècle, dans toutes les classes sociales. La vigne, secondaire et omniprésente à la fois, fleurit jusque près de ses lieux de consommation. Difficile d’identifier les cépages, parmi les différents noms locaux et les confusions entre plusieurs variétés. Ils sont pourtant bien présents dans les inventaires méridionaux. La production prend des proportions considérables, dès lors que le vin est érigé en rempart contre les maladies et les épidémie: l’eau, souvent souillée, s’avère trop dangereuse pour la santé. On boit le vin nouveau, car il est rare qu’il se conserve plus d’un an, toujours coupé d’eau.  Le vin, de faible degré, donné aux hommes, aux femmes, et même aux enfants, accompagne les jours, soutient l’effort physique, révèle de multiples usages. Non seulement bu, et beaucoup, il sert également d’ingrédient culinaire, s’immisce dans tous les plats. Il figure en bonne place dans les traités médicaux, où il est réputé favoriser la digestion, servir de reconstituant. Il entre, chez l’apothicaire, dans la composition de préparations pharmaceutiques. On le dose, l’applique en onguent, le prend en fumigation, en gargarisme, en instillation. Arnaud de Villeneuve, médecin des rois d’Aragon, préconise : « Buvez-en peu, mais qu’il soit bon. Le bon vin sert de médecin, le mauvais vin est un poison ».
Le vin voyage parfois loin de sa région de production, malgré les coûts et les dangers du transport, signe de sa réputation. Les premières hiérarchies se dessinent dans des Batailles des vins, à l’image de celle retranscrite par Henri d’Andéli vers 1225. En haut du classement trônent les vins blancs. Les plus prisés, les vins doux, parfumés, de grande qualité, séduisent les moines. Les élites aiment ces vins à la couleur d’or, qui évoque l’opulence.
Dans les textes et dans les premières sources écrites au Moyen-Age apparaissent un vin rare, le vin doux, un cépage, le muscat, et une région de production phare : l’ancienne province Narbonnaise.

L’émergence des muscats de nos rivages
Si la vigne a connu la prospérité avec la civilisation gallo-romaine en Narbonnaise, le Moyen-Age s’ouvre sur une période à la fois mouvementée et fondatrice de nouveaux vignobles. Présente partout, mais reléguée sur les sols pauvres et arides, la vigne se déploie sur nos rivages méditerranéens comme sur un terrain de prédilection, entretenu par les élites wisigothiques qui s’installent à partir du Ve s. sans rompre la pratique viticole. La production se maintient dans des temps plus troubles, entre les VIIIe et Xe s. Au sortir des incursions sarrasines et des luttes pour le pouvoir local, l’abbaye de Gellone et l’Evêché de Maguelone rayonnent de leur puissance. Garantes d’un savoir antique conservé dans leurs riches bibliothèques, elles choisissent avec soin terres et cépages les plus dignes à fournir le vin de la messe. La nécessité d’un vin liturgique est renforcée par la présence de réfugiés espagnols chrétiens qui repeuplent les anciennes colonies romaines du littoral, et transmettent peut-être leurs propres pratiques agricoles. On observe d’ailleurs dans les premières sources écrites, que l’Evêché Maguelone se contente souvent de racheter ou d’inféoder des vignes déjà en production.
La viticulture se répand dans la paysannerie, mais l’art de faire du vin reste l’apanage d’une élite. A l’instar de la civilisation antique, tout homme de qualité se doit de produire et d’offrir du vin. Aussi, tout comme les religieux, princes et rois se mettent-ils également à produire du vin sur leurs terres pour remplir cette fonction honorifique. La propriété reste très morcelée, avec quelques grands propriétaires et une multitude de petits lopins de quelques ares: tout le monde cultive la vigne. La viticulture, qui nécessite beaucoup de main d’œuvre et bénéficie de peu d’outillage, n’est pas encore inégalitaire, les moyens, comme le pressoir mis en commun.
Les premières sources méridionales écrites remontent aux XIe et XIIe siècles. Les cartulaires, laïques et ecclésiastiques, énumèrent les biens, dont les vignes: en 1161 à Vic, lors de la reconnaissance du château « cum vineis », (avec ses vignes), et en 1184 « al cros », aux petites pierres, en 1164 à Mireval, en 1182 à Maureilhan, et de 1184 à Vic. Une charte mentionnerait des vignes à Frontignan en 1117.
Au milieu de pratiques viticoles attestées, émerge cette production d’exception de vins doux muscat, propulsée par la conjonction de facteurs favorables.
Les Croisés, les Ordres hospitaliers, nourris de connaissances sur la viticulture, enrichies de leurs séjours à Rhodes ou à Chypre, ramènent, quelques siècles après les Phocéens, un attrait pour les vins de l’Orient grec, en particulier pour ces vins passerillés, issus de surmaturation des raisins. Ce goût se prolonge et s’amplifie par l’expansion de Montpellier, ville cosmopolite, dont les premiers échanges commerciaux avec l’Orient apportent de nouvelles modes, qui reproduisent les fastes et les saveurs de la cour byzantine. De même, la brillante Cour d’Aragon peut être considérée comme initiatrice et promotrice de savoir-faire d’Orient remontés par l’Espagne.

Renouveau d’une production antique ou création médiévale, le Muscat tel que nous le connaissons aujourd’hui, en Vin Doux Naturel, apparaît à cette époque avec l’application du principe de mutage (ajout d’alcool pour arrêter la fermentation) par Arnaud de Villeneuve.
Dans un contexte de prospérité économique, d’essor commercial maritime et de développement urbain, naît un grand vin, repérable désormais dans les sources. A son service, une opportunité : l’installation des Papes en Avignon, déterminante dans l’essor du muscat, qu’ils érigent en vin d’honneur servi sur les tables les plus prestigieuses. Autre atout, et non des moindres, le muscat se pare de vertus thérapeutiques qui l’exemptent de lourdes taxes, facilitant son commerce.
Dans la lignée d’Hippocrate et Gallien, médecins de l’Antiquité qui développaient les bienfaits du vin sur la santé, Arnaud de Villeneuve, Gui de Chauliac ou Tommaso del Garbo utilisent d’abord le Muscat comme vin médicinal, élixir de jouvence, fortifiant , ou plus tard rempart contre la peste. Outre ces prestigieuses références médicales, c’est par une légende que s’ouvre la renommée des muscats. En 1207, une rencontre est organisée entre Marie, fille de Guilhem VIII, et Pierre d’Aragon, son mari, auquel elle a offert la puissante seigneurie de Montpellier, et qui la dédaigne. Ne raconte-t-on pas qu’elle l’aurait enivré de muscat pour retrouver sa couche ? De cette réconciliation en son château de Mireval, naît un fils, Jacques, qui deviendra Jacques 1er le Conquérant.Dès les XIIIème et XIVème siècles, des témoignages attestent de la renommée naissante des muscats. Ainsi, Jeanne d’Evreux, femme de Pierre IV D’Aragon, conquise, ne voulait boire d’autre vin. Le XIVème s. marque une première expansion du muscat sur ses terres historiques autour de Frontignan, malgré des temps sombres, la peste noire qui sévit en Occident, les guerres et les bandes de routiers. Elle voit l’arrivée de nouvelles classes aisées, bourgeois, négociants-espiciers ou chirurgiens, qui achètent des vignes comme un signe de distinction sociale et donnent une nouvelle impulsion à la viticulture locale. Les archives portent trace d’une nouvelle expansion dès la fin du XVe s. La reconnaissance économique, mais aussi culturelle et politique ouvre la voie à un âge d’or des muscats, vins de luxe, exceptionnels, qui se boivent à Florence, capitale de la Renaissance, conquièrent l’Europe et trônent sur la table de toutes les cours, des papes et des rois. Une étoile est née, sur nos rivages du Languedoc et du Roussillon.

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