La journée internationale des droits de la femme a résonné d’un écho viticole le 8 mars à Montpellier. Sortant de l’ombre ces femmes qui ont aussi fait le vin, trois conférences ont croisé, à Pierres Vives, des regards économiques, ethnographiques, historiques dans la longue durée sur le travail de la vigne et du vin au féminin, avant d’offrir à la dégustation les productions de deux vigneronnes.

L’histoire du vin est faite, et surtout écrite par des hommes, Geneviève Gavinaud-Fontaine, professeur émérite à l’université Paul-Valéry de Montpellier, le rappelle : « Le vin, c’est une affaire d’hommes ». La transmission du savoir, ferment de la richesse intellectuelle du Languedoc, des agronomes antiques aux précurseurs modernes, en passant par les moines, des premiers œnologues aux universitaires, se tisse au masculin. Représentants professionnels, députés du vin, ardents guerriers des luttes viticoles, les forces et mouvements constitutifs du métier à partir du XIXe siècle jusque tard dans le XXe ne concernent que les hommes.
La féminisation du monde agricole, en particulier viticole, s’opère tardivement, depuis une vingtaine d’années. Marie-Ange Lasmènes, ethnographe, le souligne dans son intervention. 32 % des actifs agricoles permanents sont aujourd’hui des femmes. Elles dirigent 13,5 % des exploitations viticoles en 1988, 27 % en 2010. Notre Midi réputé machiste est plus ouvert aux femmes que le Nord de la France. Sans statut jusque dans les années 1960, les femmes sont de simples « aides familiales » , avant que le tournant du mouvement féministe et les mutations économiques n’aboutissent à une reconnaissance de leur travail dans l’agriculture, par un statut d’exploitante et l’accès au savoir. Aujourd’hui, 52 % des effectifs dans l’enseignement agricole sont des filles. Elles n’étaient que 39 % il y a vingt ans. Une plus grande visibilité des femmes tient, il faut relativiser, à une transmission tardive de l’exploitation, par le départ à la retraite ou le décès du conjoint. Dans les métiers périphériques, la féminisation avance à plus grands pas. Près de 50 % d’inscrits au diplôme national d’œnologie sont des femmes en 2014. Une forme de nouvelle solidarité féminine s’exprime à travers les cercles de femmes vigneronnes dans toute la France, toujours depuis une vingtaine d’années. En Languedoc, les Vinifilles expriment cette forme de sociabilité et d’entraide entre femmes du vin.
Jean-Louis Escudier, qui a consacré ses recherches au CNRS au rapport salarial depuis le XIXe siècle, part d’une problématique du partage des tâches, des salaires et des qualifications dans la viticulture. A la différence de l’industrie, qui emploie hommes et femmes indifféremment à un poste, le secteur viticole porte une différenciation forte des tâches, corrélée à une différenciation de revenu. Jusque dans les années 1940, la norme de rémunération d’une femme équivaut à la moitié de celle d’un homme, différence accrue par la possibilité pour lui de gains supplémentaires. Egratignant quelques stéréotypes, comme une division du travail entre hommes et femmes qui attribuerait à ces dernières les tâches les moins pénibles, il donne corps à de profondes inégalités jusque dans les comportements. Absentes des débats, des revendications dans les grèves, ce sont elles qui sont mises en première ligne des piquets, exposées à la violence de la répression et aux poursuites judiciaires.
Il n’est qu’à observer les photographies d’époque – l’homme, souvent relevé, la femme, toujours courbée – pour pointer ces inégalités dans les gestes de chacun à la vigne.  Aux hommes les tâches les plus physiques, mais aux femmes les tâches les plus pénibles, sarmentage, relevage des pampres, échaudage. Jean-Louis Escudier a été frappé par la pérennité de certains gestes, comme l’attache des sarments, et par une permanence de la différenciation du travail par le genre, excepté la taille, dans les vendanges manuelles où les femmes coupent et les hommes portent, ou même dans la forme la plus évoluée de la mécanisation, avec la machine à vendanger sur laquelle la femme ne monte pas. Il parle en revanche de rupture dans le travail en cave, d’où la femme était non exclue, mais tenue à l’écart, où elle arrive en nombre, mais dans les emplois les moins qualifiés.


Illustré par une riche iconographie, le propos nous ouvre les portes d’un monde viticole féminin, acteur économique sans voix. Les femmes ne sont longtemps jamais interviewées dans les journaux, elles ne portent pas de revendication dans les grèves viticoles. Les voici, prises en photo sans que l’on sache qui elles sont, quelle est leur implication dans l’événement. Au XXe siècle, souvent présentes dans les grands mouvements sociaux, elles se contentent d’accompagner la revendication de leurs maris, voire sont utilisées comme rempart contre une possible violence dans les réunions publiques.
« Le Languedoc sera toujours une terre de vin » conclut Geneviève Gavinaud-Fontaine. Une terre qui se travaille désormais, à l’image de mutations globales de l’économie et de la société, au féminin pluriel.

Pour illustrer la féminisation du monde viticole, deux vigneronnes présentent leurs vins et leur métier. « C’est dur et compliqué physiquement » raconte sans détour Nathalie Delbez, à la tête de 22 ha en bio près de Saint-Aunès, sur le domaine Décalage. « Ce métier, c’est une passion, et c’est tout le temps. Il n’y a pas de répit ». Lise Fons-Vincent mène le Château de Fourques, domaine familiale de 50 Ha, Clin d’oeil à la célébration de la journée des droits de la femme, elle a apporté deux cuvées. Jeanne, un rosé, porte le nom de sa fille, qui prendra le relais, 5e génération de femmes exploitantes. Son blanc, La vigne de Madame, est présent sur les tables étoilées. Toutes les propriétés, explique-t-elle, possèdent une « vigne de Madame », parcelle attribuée à la bru à son arrivée sur l’exploitation.
Les femmes, muettes, oubliées des sources, sans statut, absentes de l’histoire du vin ? Seulement de l’histoire écrite, ce n’est pas le moindre des mérites de ce colloque de les avoir fait surgir dans la lumière.

Article paru le 10 mars 2017 dans Montpellier-Infos, Thau-Infos, Agde-Infos, Béziers-Infos

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